Le manga en bonne place au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême 2010 !

J’ai souhaité donner une connotation japonaise à ma deuxième journée passée à Angoulême. Il faut avouer que le programme s’y prêtait particulièrement bien.

Aux alentours de midi, la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image (CIBDI) était le siège d’une rencontre avec Seiichi Hayashi, l’auteur d’Élégie en rouge (paru chez Cornélius). Le mangaka s’est montré particulièrement disert. Il faisait de chacune de ses réponses un récit à part entière. Il a ainsi retracé son parcours dans le monde du dessin et de l’animation. Passionné par l’image dès son plus jeune âge, il avait désossé l’appareil photo de son père pour en faire un banc d’animation sommaire. À l’issue de ses études, il a intégré Toei Animation. C’était le début des productions de séries animées à la télévision. À cette époque, le studio fondé par Osamu Tezuka, Mushi Production, était sur le point de diffuser à la télévision l’adaptation animée d’Astro Boy. L’animation (et la bande dessinée) semblaient ne pouvoir cibler que les enfants. Mais des magazines tels que Garô ont alors fait leur apparition. Seiichi Hayashi a expliqué combien ce magazine fut une révolution et une découverte pour la centaine d’animateurs qui travaillaient alors au sein de Toei Animation : il était bel et bien possible de faire de la BD pour adultes, avec la possibilité d’exprimer des choses totalement nouvelles ! À travers chacune des anecdotes de Seiichi Hayashi, on sentait bien qu’on avait affaire à un véritable témoin des révolutions successives qui ont touché le manga et l’animation japonaise.


Autre talentueux auteur présent à Angoulême : Makoto Yukimura (créateur de Planètes chez Panini Manga et de Vinland Saga chez Kurokawa), qui donnait une conférence sur son travail de mangaka. Pendant près de deux heures, le public a ainsi pu découvrir  comment se créé un manga, du pré-découpage réalisé par l’auteur pour évaluer le rythme de son chapitre aux planches finales en passant par le crayonné et l’encrage. Le mangaka de Planètes s’est notamment attardé sur certaines des spécificités de la BD japonaise, notamment les lignes de vitesse.

La rencontre s’est conclue par un jeu de questions/réponses avec le public. Makoto Yukimura a évoqué ses difficultés à convaincre les responsables éditoriaux de l’intérêt des thèmes qu’il a abordé avec Planètes et Vinland Saga. Pour ce dernier titre, il a justifié son choix de placer l’histoire à l’époque ultra-violente des Vikings : quel meilleur contexte aurait-il pu prendre pour mettre à l’épreuve et légitimer la philosophie d’un personnage refusant de recourir à la violence ? Enfin, il a évoqué les mangas qu’il apprécie, notamment One Piece. Mais surtout Ikkyu, de Hisashi Sakaguchi, sur lequel il paraissait intarissable. “En lisant cette oeuvre, j’ai découvert que le manga pouvait poser des questions non seulement essentielles, mais aussi existentielles.

Par ce propos, Makoto Yukimura a fourni un bel argument à tous ceux qui tentent de faire connaître la richesse de la bande dessinée japonaise au-delà des carcans. Une démarche que l’on retrouve  au cœur même du festival, grâce à l’exposition “Même pas peur des mangas !” au pôle Jeunesse
logé au CIBDI. Une expo (réalisée par Julien Bastide, Matthieu Pinon et Meko) qui fera date et qui mérite d’être recommandée à toutes les bibliothèques de France !


Le manga est démystifié, à travers ses principaux genres : le manga pour adolescents, pour adolescentes et pour adultes. L’ensemble fourmille de bonnes idées : les principales caractéristiques du héros de shônen manga ou de l’héroïne de shôjo manga sont résumées via des silhouettes dédiées, un panneau synthétise des conseils de lecture en fonction de l’âge, l’habillage graphique met en avant les titres incontournables parus en France (avec, d’une part, les couvertures des mangas en question, mais aussi une fresque avec les visages des principaux héros de mangas), etc. Nul doute que les parents, après avoir lu ces panneaux, se sentiront plus à l’aise pour comprendre l’univers des mangas lus par leurs enfants !




Avec un tel foisonnement d’activités, qu’on ne dise plus que le manga est le parent pauvre du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême !

Aperçu du Festival International de la Bande-Dessinée d’Angoulême 2010

Pour atteindre Angoulême, en ce premier jour de festival, il fallait braver brouillard et verglas. Des conditions climatiques qui donnaient l’impression d’évoluer dans une cité en plein milieu des nuages. Effets visuels garantis quand il s’agit, par exemple de découvrir des Tuniques Bleus sur la place de la mairie ! Petit aperçu de mes premiers coups de coeur.

Le Manga Building accueille une exposition sur l’un des plus grands shônen mangas de la décennie : One Piece. Avec des fac-similés des planches de deux chapitres, des reproductions des décors ayant servi à la série animée, des bornes de démonstrations des jeux vidéos sur Wii et un immense Tony Tony Chopper !


Le jeudi est généralement la journée la moins fréquentée. L’occasion d’obtenir quelques dédicaces auprès de jeunes auteurs sympathiques et dynamiques !

Par exemple, la talentueuse Miya. Celle-ci est l’auteur du très bon shôjo manga français Vis-à-Vis (chez Pika), que je ne peux que vous conseiller. Il s’agit là d’un des tous meilleurs mangas français, au même titre que Dreamland de Reno ou encore Pink Diary de Jenny !


Côté bande-dessinée chinoise, l’éditeur Xiao Pan propose en avant-première un superbe ouvrage collectif intitulé China Girls. On y retrouve les œuvres d’auteurs déjà croisés lors de précédentes éditions du festival (Rain, Ji Di, …). Mais on découvre également des nouveaux venus d’ores et déjà dotés d’un sacré coup de pinceau. C’est le cas par exemple de la jeune MaXin, présente sur la manifestation.


Fait marquant de l’édition 2010 : la place accordée à l’édition numérique sous toute ses formes. Preuve en est : un espace clairement identité y est désormais consacré ! Édition participative à la MyMajorCompany avec manolosanctis, visualiseurs iPhone proposés par AveComics! et autres initiatives autour du support numérique, les acteurs se multiplient au fil des ans. Le sujet est chaud et fait parler. Mais il est encore bien difficile d’imaginer la manière dont le secteur va (ou non) se développer au cours des prochaines années.


Cette première journée pouvait se terminer de différentes manières : cérémonie d’ouverture au théâtre d’Angoulême, projection de Yona, la légende de l’oiseau sans aile… Pour ma part, j’ai plutôt choisi d’aller faire un tour au vernissage de l’exposition Café Frappé (par l’équipe de Choco Creed). Une belle infusion de talents en tous genres ! À découvrir au plus vite !


Terminons sur une joyeuse anecdote : les trois membres fondateurs d’Univers partagés sont simultanément présents à Angoulême cette année. C’est un fait unique depuis la création de notre association ! Nous allons fêter cela comme il se doit. Et puisque l’un de nos objectifs est de promouvoir la création dessinée sous toutes ses formes, donnons un coup de projecteur sur nos collègues de BD Associées (stand F8, dans la bulle “Le Nouveau Monde”, espace BD Alternative) qui accueillent Rosalys en dédicaces de vendredi à dimanche, entre 13h et 15h, pour son artbook Cute Flowers.

La mangathèque idéale : conférence de Jean-Marie Bouissou à l’Espace Diderot de Rezé

Dans le cadre d’une animation autour de la littérature et la bande-dessinée japonaise, la médiathèque de Rezé (44) accueillait aujourd’hui une conférence de Jean-Marie Bouissou, directeur de recherche à Science Po’, spécialiste du Japon contemporain et initiateur du Manga Network (groupe de recherche franco-japonais sur le manga). Le public avait répondu nombreux à l’appel, puisque plus de 50 personnes se pressaient pour découvrir – ou redécouvrir – le manga.

Jean-Marie Bouissou a décomposé son exposé en deux parties. La première s’est attachée à replacer la production de BD au Japon dans son contexte socio-culturel, à savoir que les Japonais ont une vraie culture de l’image dessinée. Le manga est un produit de consommation courante. Les tirages de BD sont sans commune mesure avec ce que l’on connaît en France. Si les tirages relatifs représentent annuellement, dans l’hexagone, 1 BD par français (comprendre par là qu’environ 60 millions d’albums sont ainsi imprimés chaque année), ils sont de 6 albums par Japonais !

L’universitaire est revenu sur le fort lien qu’a le manga avec l’actualité. En prenant par exemple le cas d’un des premiers mangas parus en France, dans les années 80 : “Les secrets de l’économie japonaise” de Shotaro Ishinomori, préfacé par Christian Sauter (devenu plus tard ministre). Ou encore le cas de ces titres relatant l’épopée de Carlos Ghosn à la direction de Nissan, ou la campagne victorieuse de Barack Obama à la l’élection présidentielle des États-Unis. Il a ensuite détaillé son propos via Ki-itchi!, un titre qui, dès son premier tome, confronte son jeune héros au problème des sans-domiciles fixes nippons. Un scénario très fortement ancré dans la réalité japonaise, avec un personnage qui grandit et évolue au fil des tomes. Voilà donc ce qui constitue une des caractéristiques de la bande dessinée japonaise !

Jean-Marie Bouissou a dès lors repris la plupart des clichés entendus autour du manga pour les démonter un par un. “Certes, le manga est violent, mais la société japonaise est violente“, a-t-il expliqué, présentant ainsi la BD comme un des moyens cathartitiques de soulager ces pulsions de violence. De même, “le manga peut être scatologique, mais les Japonais – de par la religion shintoïste et l’histoire de leur agriculture – n’ont pas la même relation aux excréments que les Occidentaux, excréments humains qui, pendant longtemps, furent le principal engrais.” L’orateur s’est attaché à montrer que tout cela constituait une facette tout aussi véridique du Japon que l’image d’Épinal des cerisiers en fleur. Et pour enfoncer le clou, il a repris les courbes montrant le nombre de meurtres et de viols aux États-Unis et au Japon : la comparaison est à l’avantage du Pays du Soleil Levant et ce, évidemment, en dépit de la violence pré-supposée de sa bande-dessinée !

Dans la deuxième partie de sa présentation, Jean-Marie Bouissou s’est consacré à la présentation des 12 titres qui, selon lui, constituent la mangathèque idéale. Des choix par lesquels il a voulu mettre en évidence la variété de la production japonaise, mais aussi affirmer ses propres goûts. Voici donc la liste des 12 mangas qui sont, selon lui, particulièrement dignes d’intérêt : Les Larmes de la Bête de Yoshihiro Tatsumi, L’Arbre au Soleil de Osamu Tezuka, Satsuma de Hiroshi Hirata, Stratège de Hideki Mori, Kenichi Sakemi et Sentaro Kubota, GTO de Torû Fujisawa, Rosario+Vampire de Akihisa Ikeda (un choix qui a de quoi surprendre !), Chobits de Clamp, Happy Mania de Moyocco Anno, Pink de Kyoko Okazaki, Nausicaä de Hayao Miyazaki, Galaxy Express 999 de Leiji Matsumoto et enfin Gunnm de Yukito Kishiro.

La rencontre s’est terminée par le jeu des questions/réponses avec le public. Des interrogations classiques (“pourquoi des grands yeux ? La BD japonaise est-elle segmentée ? Les dessinateurs japonais travaillent-ils avec des scénaristes ? etc.“) qui justifient pleinement que bibliothèques et médiathèques organisent ce type d’événement !