Le ciel lui tombe sur la tête, ou “Astérix et les mangas” : une charge gratuite contre la culture populaire japonaise

Dans Désoeuvré, Lewis Trondheim avait le mérite de s’interroger sur le problème du vieillissement de l’auteur de bandes dessinées. Il y écrivait :

Car il faut que ce soit clairement dit : les auteurs de B.D. vieillissent mal.

Si certains doutaient encore de la validité d’un tel jugement, Albert Uderzo vient de nous en apporter une confirmation éclatante.

C’est en ce vendredi 14 octobre que paraissait le 33e opus d’Astérix. On n’en savait pas grand chose. A la manière d’un Houellebecq, Uderzo et les éditions Albert René avaient peaufiné leur plan de communication et choisi de taire le contenu de l’album. Les seuls éléments dévoilés jusqu’alors étaient le titre (Le ciel lui tombe sur la tête) et la couverture (montrant Astérix en train de frapper une boule de feu). Celle-ci ne m’avait d’ailleurs pas franchement convaincu. Mais j’étais encore loin d’imaginer la stupeur qui allait me saisir quand j’allais ouvrir l’album.

J’avais pourtant reçu un sérieux avertissement : un ami m’avait envoyé un message ce matin pour me faire partager ses premières impressions. A vrai dire, pendant trois minutes, j’ai cru que le portrait qu’il me dressait de la nouvelle aventure d’Astérix dans son courriel n’était qu’un fake. L’effet de surprise passé, il m’a toutefois fallu me rendre à l’évidence : tout cela était probablement vrai.

Une fois l’album en mains, il n’y a plus qu’à constater. L’histoire débute alors qu’une énorme sphère jaune apparaît au-dessus du village gaulois. Il en sort un être violet, Toune, qui déclare être un Tadsylwien (anagramme de Walt Disney), venu d’une étoile lointaine à bord de son vaisseau intersidéral. Ses premiers mots : “Oh ! Excusez-moi, j’avais oublié de traduire dans votre langue avec mon ordinateru … pardon ! Mon ordinateur !“. Il est accompagné d’un clone (Michel, es-tu là ?) habillé tel Superman.
Après une brève panique parmi les villageois (pensez-vous, le ciel leur est tombé sur la tête !), Toune explique les raisons de sa présence : avertir les Gaulois du danger véritable qui les menace, les Nagmas (anagramme de “mangas”), “gens sans scrupules” qui souhaitent dérober une soi-disant arme secrète qu’Astérix et ses amis posséderaient.
Pendant ce temps, au campement romain, atterrit une fusée au look de Goldorak. Son pilote, en armure, entame la discussion en demandant simplement “Qui chef ici ?“. Obélix croise d’ailleurs bientôt sa route et découvre que le Nagma en question possède un style de combat atypique (Dragon Ball, nous voilà !). Et le village ne tarde pas à être attaqué par les Nagmas et leurs Goelderas. Heureusement, Toune, ses superclones et la potion magique sont là pour repousser les extra-terrestres belliqueux.

Soyons clair : Le ciel lui tombe sur la tête dépasse l’entendement. Je n’aurais jamais cru que la bande-dessinée franco-belge puisse encore produire pareil album de nos jours. Dans la dédicace figurant à la fin d’album, Albert Uderzo explique avoir voulu rendre hommage au “grand Walt Disney”. Un objectif louable s’il n’était pas entaché de la caricature simpliste du marché actuel de la bande-dessinée qui caractérise ce nouvel Astérix. Même en mettant de côté cet aspect, que penser de l’opposition entre les gentils Tadsylwien et les méchants Nagmas ? Ce n’est pas en attisant l’opposition entre les cultures qu’on favorise la tolérance et l’ouverture d’esprit.
Uderzo n’a décidément rien compris. Il n’a pas vu que la culture populaire japonaise tirait justement sa force de l’absence de ce manichéisme qui a si longtemps marqué la bande-dessinée franco-belge et les comics. Il ne voit pas ce que cette influence japonaise apporte à tout un pan de la création culturelle francophone. Il est aveuglé par une peur primaire. Il est resté enfermé dans son village gaulois sans voir qu’à l’extérieur, le monde bougeait et se mélangeait.

Cette nouvelle aventure marquera l’histoire de la bande dessinée à un seul titre : elle résume et cristallise tout le malentendu et l’incompréhension dont les mangas et l’animation japonaise font l’objet depuis 25 ans en France. Et ce n’est pas à la gloire du petit Gaulois et de son dessinateur (et scénariste depuis la mort du regretté Goscinny).

Ce soir, je suis triste pour Astérix, ce monument de la bande-dessinée qui m’a fait vibrer étant enfant.

21 thoughts on “Le ciel lui tombe sur la tête, ou “Astérix et les mangas” : une charge gratuite contre la culture populaire japonaise

  1. De toutes manières, depuis qu’Uderzo a repris le flambeau au niveau de l’écriture, je dirais qu’Astérix n’est plus que l’ombre de lui-même et n’est tout simplement plus qu’une machine à produire des sesterces.

    La finesse de Goscinny a complètement disparu, les références culturelles aussi (ne parlons pas des jeux de mots en latin). Et elles ont laissé place à nombre de clins d’oeil mous trop ancrés dans notre époque, ce qui rendra les albums illisibles dans 10 ans (de mémoire, dans les derniers albums on trouve des références à la Star Ac’ par exemple).

    Les pages se tournent et il vaut mieux se souvenir des bons albums. Car maintenant, pour qualifier Astérix version Uderzo, je n’ai qu’un adjectif : beauf.

  2. Un point positif à la sortie de ce 33ème album : il t’auras permis de relâcher ton écriture dans ce post annonciateur d’un nouveau souffle pour l’Emisphair😉

  3. Est-ce que ce serait possible de publier cette analyse sur le forum de l’ADABD? Il ya un sujet sur Astérix. Je n’ai vu personne avoir une telle réflexion et je trouve la tienne très intéressante.

  4. Et puis : même s’il voulait faire une satire des mangas, quel besoin d’aller chercher cette idée ridicule des extra-terrestres ?

  5. Aberrant ! Oui, je ne trouve pas d’autre mot… Le ciel lui est vraiment tombe sur la tete.

    En tout cas, ca fait plaisir de te revoir au meilleur de ta forme🙂

  6. Oeil, mon toi !t
    Tu n’as pas vu ce qui est autour de toi, ou bien… ?

    Faut-il qu’on te le montre en BD pour que la griffure
    te blesse au dos de ta rétine cérébrale, ou bien…

    Tandis que lisant, dis toi que la même chose fermente
    en chaques secondes, dans tes entrailles
    parce que c’est TON siècle, oui..

    “Vas et pleure”, parce que oui, ça peut faire mal, si tu vois clair.

    Fracas, à force de vouloir expliquer l’inexpliquable, vous
    finissez toujours par excuser l’inexcusable. Bord.. de Mer.. !

    Vous participez en exutoire. Celui qui le lit, s’indigne une fois,
    s’indigne deux fois, s’indigne trois fois, adjugez c’est accepté,
    c’est fini, c’est vendu, et tout le monde ferme son gros OEIL.
    Zut !

      \/\/olf
    /\/\o.t :
    S’il te plait, je t’en prie, lis le

  7. Cet album est effectivement assez affligeant, dans la veine des récents précédents, c’est sûr. Je n’avais même pas remarqué ce côté manga (le vaisseau me faisait penser à un totem, et pour le côté goldorak, après avoir vu un superman rien ne pouvait plus m’étonner).

    Outre qu’en plus il ne se passe absolument *rien* dans cet album et qu’il rends le ridicule de “trouvons le monde perdu des atlantes sans indices et en un rien” presque passable à côté du scénario général de cet album, je trouve à la lecture de ce blog que le manichéisme dans l’album n’est pas si présent : les deux extraterrestres ennemis finissent carrément par s’arranger pour obtenir l’arme.

    Mais il est vrai que les extraterrestres (jaunes) sont des méchants, c’est dit donc c’est vrai. Et d’ailleurs ils ne parlent pas aussi bien français que les autres, ce sont donc de sales sauvages sous évolués (un peu comme les Gaulois face aux Romains à l’époque mais on dira rien).

    Pour conclure je suis parfaitement d’accord, souvent, l’auteur de BD vieilli mal. Je rends hommage à Gotlib qui malgrès son talent inestimable, ne dessine plus rien depuis des années, peut-être par peur de produire du mauvais.

  8. Que cet Astérix soit une histoire simplette et courte en inspiration, qui ne séduira (éventuellement) que les moins de dix ans, sans doute. Mais “une charge gratuite contre la culture populaire japonaise” ? Comme tu y vas !

    En bon homme d’affaires, pourquoi Uderzo tournerait-il délibérément le dos au marché japonais ou asiatique ? Pourquoi, au temps où 40% des BD vendues sont des mangas, prendrait-il le risque de vexer les amateurs de manga et les admirateurs de la culture japonaise…?

    Par conviction personnelle ?
    Encore faudrait-il qu’Uderzo soit un homme d’opinions. A la lecture du hors-série que le magazine Lire lui consacrait, on ne peut qu’en douter. Uderzo est vraisemblablement en quête d’une reconnaissance la plus universelle possible.

    Voir dans cette histoire une diatribe anti-Japon, c’est sans doute prêter à Uderzo plus de subtilité qu’il n’en a.

  9. En parenthèse, à propos des auteurs de BD qui vieillissent mal, je pense que Dimitri est le parfait contre-exemple. Mais c’est un autre débat.

  10. Lewis Trondheim en chair et en os m’a confirmé sa citation : il vieillira mal ou ne vieillira pas.

    Mais je ne sais pas si c’est applicable à tous ; et puis, tant que je n’aurai pas lu cet album, je ne vous croirai pas (je ne mets pas votre parole en doute, mais ça me paraît tellement aberrant que tant que je n’aurai pas reçu ce coup de fouet à la tête, je ne pourrai pas m’y faire).

    L’Uderzo d’aujourd’hui est plus gros, plus souriant, moins fin (enfin, c’est la fin pour lui). Même si son patrimoine Astérixien (c’est la première bédé que j’ai lue, et c’est toujours celle que je préfère) est colossal (ainsi que financier, 9ème homme le plus riche de France), c’est sur la fin qu’on justifie le “moyen” (jeu de mots, désolé), voire le pathétique. Ne gueulons pas sur cet homme sur qui les ans ont fait son ouvrage, et replongeons-nous dans les VRAIS Astérix, ceux qu’il a composé avec Monsieur René Goscinny dans le Bon temps, et laissons aux collectionneurs et aux fouille-étrons le plaisir de voir une étoile mourir.

  11. C’est vrai et meme assez affligeant surtout quand on y comprend le niveau intellectuel ca fait plus peur en plus d’etre decue je trouve ca mechant et lache

  12. Bonjour, effectivement, je voit écrit 1 678 504 sur un coup d’imprimante sur la deuxième de couverture, cet affligeant pamphlet a été tiré a plusieurs millions d’albums ! c’est purement incroyable.
    Je fait personnellement partie d’un collectif pour fzaire se rencontrer des auteurs français et japonais, pour trouver ensemble une création hybride, et échanger au mieu notre culture graphique, et la, je lis en page 23 :
    “les Nagmas sont envieux et vindicatifs ! ils nous copient, mais ils sont moins avancés que nous sur les connaissances scientifiques!”
    Astérix a bercé mon enfance, j’ai honte pour Goscinny qui n’a pas fini de se retourner dans sa bière, mais la , moi je ne suis pas un intellectuel ouvert.
    C’EST LA GUERRE …
    Ce sera trop facile de cacher ce cri d’un viellard en argumentant sur al sénilité.
    Angoulême commence a bouger, Les libraires ont fini par capituler face au marché, reste quelques vieux débris avec des noms qui sentent le houblon que je me fait( une joie d’injurier en public a partir de maintenat, puisque ce vieux René a bêtement jeté la première pierre.
    FUCK THE LIGNE CLAIRE !!!! Franquin, Jijé vous auriez pas du partir, vos enfant font plus que des conneries !

  13. Re-comment : j’ai depuis reçu cet album en Français et en Espagnol (et oui je suis bilingue xD), et effectivement, c’est affligeant …
    M’enfin bon je maintiens ce que j’ai dit précédemment : pour qu’Uderzo organise une convention Astérix en Belgique et non en France, il faut qu’il soit VRAIMENT frappé (les Belges ont assez de dessinateurs exceptionneles comme ça, ils ne vont pas non plus nous piquer les nôtres, merde, je m’excuse) ; allez donc sereinement et n’essayez pas de changer le monde si cela ne sert à rien ^^

  14. Salut tout le monde…
    Voilà, j’ai pu lire l’album moi aussi…Je ne vous cache pas que je le trouve un peu “plat”. Toutefois, je ne peux pas m’acharner contre Uderzo car il faudrait prendre en considération plusieurs paramètres…
    Il ne faut pas perdre de vue que le succès des aventures d’Astérix et Obélix revient principalement au tandem Uderzo-Goscinny. Depuis le départ de ce dernier, le “goût” des aventures a bel et bien changé. Je salue encore et toujours Uderzo pour avoir continué à porter le flambeau… Je ne peux pas, après un aussi grand nombre d’albums réussis, traduits en une multitude de langues, me permettre de condamner la série à cause de deux ou trois albums “ratés”…ce serait ingrat de ma part.

    Concernant les mangas et Disney, bien qu’une “opposition” gratuite se laisse entendre, je considère qu’Uderzo fait là un “clin d’oeil” à ces deux autres “pôles” de la BD…

    Je tiens à vous dire que je respecte tous vos avis…

    Cordialement, un amoureux de la série.

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