Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil

Changeons momentanément de thématique et, après la corruption, évoquons désormais deux films en rapport avec le travail, à savoir Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés et Sauf le respect que je vous dois.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés est un documentaire sur la souffrance en milieu professionnel. Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil ont filmé plus de trente entretiens entre des professionnels de la santé (médecin, psychologue, …) et des personnes malades de leur travail. Ils en ont retenu quatre : ouvrière à la chaîne, directeur d’agence, agent d’entretien héritant d’une mission d’aide-soignante et gérante de magasin. Quatre témoignages à travers lesquels, au-delà de la souffrance individuelle, s’esquissent les méfaits des nouvelles formes d’organisation du travail et des dérives néolibérales.

Dès la première séquence, Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés prend aux tripes. La banalité des maux dont le film se fait l’écho fait froid dans le dos. Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil ont pris le parti d’une réalisation spartiate, composée de plans fixes et de séquences sans voix off. Première juge cette objectivité “éprouvante“, je la considère salutaire. Elle permet en effet au spectateur de garder le recul nécessaire face aux témoignages qu’il est amené à entendre… et donc d’exercer son esprit critique face aux situations dépeintes, mais aussi face à son propre comportement dans le monde du travail. Les réalisateurs évitent ainsi la caricature et la stigmatisation systématique de la classe dirigeante. Car le coeur de leur propos, c’est la souffrance commune à chacun des patients. Et les causes de ces pathologies et blessures, à savoir un système qui préfère miser sur les chiffres que sur les hommes, sur le productivisme plutôt que l’humanisme.

La dernière partie du film, épilogue intitulé Viatique, est remarquable de par les débats qu’elle contribue à amorcer et à structurer : il s’agit d’une table ronde animée par Christophe Dejours (auteur du livre Souffrance en France) et réunissant les trois praticiens vus auparavant. Comment dire tout haut les désastres que provoquent des pratiques telles que le 360° (méthode d’évaluation très à la mode – enseignée notamment en écoles de commerce et d’ingénieurs – consistant à faire évaluer un collaborateur par l’ensemble de ses collègues) alors qu’elles atteignent justement leur objectif productiviste (annihiler peu à peu la solidarité au sein de l’entreprise et réduire ainsi les risques de révolte collective) ? Le simple terme “entretien d’évaluation” n’incarne-t-il pas l’hypocrisie même du système ? Si les gens acceptent de s’y plier, c’est parce que tout un chacun cherche à ce que son travail soit reconnu. Or, entre “reconnaissance” et “évaluation”, il y a un monde. Comment lever le paradoxe selon lequel les victimes d’aujourd’hui étaient, hier, les complices passifs d’un système opprimant ? Comment faire barrage à des systèmes d’organisation aliénants ?

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