Compte-rendu de la rencontre avec Isao Takahata à Nantes

Isao Takahata (réalisateur, entre autres, du Tombeau des Lucioles et de Mes Voisins les Yamada au studio Ghibli) a profité de l’inauguration de l’exposition “Mondes et merveilles du dessin animé. Grimault. Takahata. Miyazaki” à l’Abbaye de Fontevraud pour passer quelques jours en France en ce début de semaine. C’est dans le cadre de ce séjour que ce grand auteur japonais a fait un détour par Nantes.
Le cinéma Le Katorza lui consacrait une soirée spéciale, avec la diffusion du Roi et l’Oiseau de Paul Grimault (long métrage qui a provoqué, de l’aveu même de M. Takahata, un “déclic” dans son parcours artistique) et du Tombeau des Lucioles. La projection était suivie d’une rencontre-débat au cours de laquelle le public a pu questionner directement ce maître de l’animation nippone.

M. Takahata entretient de longue date une relation privilégiée avec la France. Il a en effet étudié la littérature française à l’Université de Tôkyô. C’est dans les années 50 qu’il découvre le travail de Paul Grimault, à travers La Bergère et le Ramoneur (qui correspond au premier montage – désavoué par M. Grimault lui-même – du film qui deviendra plus tard Le Roi et L’Oiseau). C’est un tournant. Isao Takahata explique que c’est grâce à ce film qu’il a pu véritablement cerner les modalités de la conception cinématographique. Et que s’il a choisi l’animation, ce n’est pas parce que ce medium recèlerait des possibilités formelles plus étendues que la prise de vue réelle. Il n’y a pas, selon lui, d’opposition ou de hiérarchie entre ces Il s’est tourné vers le dessin animé car, dit-il, “les modalités de l’animation semblaient mieux correspondre à [son] état d’esprit.” Et M. Takahata d’ajouter : “Par exemple, même pour Le Tombeau des Lucioles, je n’ai jamais eu l’impression de réaliser un film qu’il aurait été possible avec le cinéma en prises de vue réelles. Dans l’adaptation animée que j’ai réalisée, j’ai la sensation que nous avons réussir à montrer une certaine conception de la vie et de la mort. Maintenant, avec la nouvelle adaptation “live” du Tombeau des Lucioles qui va sortir au cours de l’été au Japon, les spectateurs pourront certainement mieux cerner les possibilités propres à chaque registre. Je suis très curieux de voir les choix de mise en scène qui auront été opérés.

Il faut savoir que M. Takahata se définit plutôt comme metteur en scène que comme auteur. Il explique en effet que la plupart des séries qu’il a réalisées ne partaient pas d’un scénario original, mais de romans déjà existants (à l’instar d’Heidi) : il s’agissait de partir d’une base initiale et de l’étoffer, de la densifier pour en faire un feuilleton. Ceci dit, de l’avis de nombreux spectateurs, l’apport de Isao Takahata à l’animation va bien au-delà. Interrogé sur la portée pédagogique du Tombeau des Lucioles, M. Takahata rappelle qu”il existe, au Japon, de nombreux films traitant de la souffrance des populations pendant la seconde guerre mondiale. Même si elle est méconnue en France, cette production ne peut pas être ignorée. Et, au Japon, nombreux sont ceux qui sont tentés de considérer le Tombeau des Lucioles comme relevant de cette catégorie de titres pacifistes.” M. Takahata enchaîne alors en évoquant ses doutes quant à la portée de ce type d’œuvres : “Mais personnellement, je suis assez sceptique devant ce qualificatif d'”anti-guerre” ou de “pacifiste”. Je ne suis pas sûr que ce type de production – qui montre les horreurs d’une guerre déjà déclarée – soit réellement efficace. A contrario, ce qui me paraît important, c’est de mettre en avant les enjeux éthiques de la guerre : être capable de se questionner sur les raisons d’un conflit qui débute. Et c’est justement toute la force que je trouve dans Le Roi et l’Oiseau. Le long métrage de Paul Grimault met en lumière ce type de perception. De mon point de vue, ce film garde encore aujourd’hui la même justesse dans sa manière de décrire le monde. Notamment à travers la structure verticale de cet univers créé par M. Grimault. Il me semble que cette verticalité prend de plus en plus de place dans les conflits d’aujourd’hui. Le Roi et l’Oiseau est ainsi empreint d’une véritable force d’actualité. Son propos se retrouve aussi bien dans les événements qui se tenaient en Pologne (la création du syndicat Solidarnosc, étape essentielle de la chute du bloc communiste) à la sortie du film en 1980 ou dans les attentats du 11 septembre 2001 à New York.

Après avoir évoqué le rôle des œuvres de Paul Grimault dans la carrière de Isao Takahata, la tentation est grande de retourner la question : quelle influence M. Takahata pense-t-il avoir eue sur d’autres auteurs ? En la matière, le réalisateur japonais minimise : “Je ne crois pas que mon travail ait eu un impact. Prenez Michel Ocelot [réalisateur de Kirikou et de Azur et Asmar] : j’ai personnellement assuré la supervision des versions japonaises de ses films. Et si je l’ai fait, c’est parce qu’il n’y a rien de comparable au Japon. Je peux vous assurer qu’il n’y a pas la moindre trace de mon influence dans les oeuvres de M. Ocelot !

Et quand on lui demande s’il est plus particulièrement fier d’un de ses longs métrages, M. Takahata élude la question : “Je n’ai de préférence particulière pour aucun de mes films. Je dois toutefois avouer que Souvenirs Goutte à Goutte occupe une place particulière dans ma filmographie. Cette œuvre a bénéficié d’une réunion exceptionnelle de talents et de compétences.

Terminons le compte-rendu de cette rencontre en évoquant l’exposition proposée à l’Abbaye de Fontevraud. M. Takahata s’est personnellement investi dans ce projet, il l’a soutenu au sein du studio Ghibli et lui a ainsi permis de voir le jour. Paulette et Henri Grimault ont également contribué à la mise en oeuvre de cet événement. L’exposition, centrée sur les trois artistes majeurs que sont Paul Grimault, Isao Takahata et Hayao Miyazaki, se tient jusqu’au 16 novembre 2008. Des projections de films en plein air et des conférences accompagnant l’exposition sont prévues tout au long de l’été. Le programme complet est disponible sur le site de l’Abbaye.

Remerciements au cinéma Le Katorza, à Jean-Marc Vigouroux, à Xavier Kawa-Topor, à Ilan N’Guyen, à l’équipe de l’Abbaye de Fontevraud et, bien entendu, à M. Takahata. 

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