Rencontre avec Jérôme Salle, Tomer Sisleys et Francq autour du film Largo Winch à Nantes

Au cours de la rencontre qui a suivi la projection presse de Largo Winch, Jérôme Salle (réalisateur), Tomer Sisley (acteur incarnant Largo) et Philippe Francq (dessinateur de la BD) sont revenus sur la genèse de cette ambitieuse production française.

Quand on réalise un film d’action comme Largo Winch, comment cherche-t-on à se placer par rapport aux films d’action américain ?

Jérôme Salle : Largo est un film d’aventure plutôt qu’un film d’action. Ceci précisé, je reconnais que nous sommes obligés de rivaliser avec les films américains. Car pour disposer d’un budget suffisamment confortable pour ce genre de production, on est obligé de vendre les droits dans le monde entier. Du coup, par effet de levier, on est obligé d’élever le niveau. Il importe toutefois de ne pas copier les Américains. Il faut faire avec ce que nous sommes, avec notre culture.

Comment avez-vous géré la prise de liberté nécessaire à une adaptation cinématographique ? Entre autres, comment vous êtes-vous placé par rapport aux fans de la BD ?

Jérôme Salle : J’avais lu une interview très sensée de Georges Lucas – et il a sacrément plus de bouteille que nous dans le domaine ! – à propos d’Indiana Jones : “Chaque fan a sa propre idée concernant vos héros. Il faut toutefois s’en affranchir et prendre le parti de poursuivre avec sa propre sensibilité“. J’ai justement essayé de proposer mon adaptation, ma vision de la BD. Dans ce processus, ce qui m’apparaissait vraiment essentiel, c’était d’identifier l’esprit de la BD et de le conserver. Mon idée était de proposer, avec d’autres moyens, le même plaisir, la même jubilation que l’on éprouve devant l’œuvre originelle.

Philippe Francq : Vous ne ressentiriez pas de suspense si l’adaptation cinématographique était un simple décalquage du film. À titre personnel, j’étais assez enthousiaste la première fois où j’ai vu le film. J’étais véritablement capté et je me suis laissé entraîner dans l’histoire.

Justement Philippe, en tant que dessinateur, quelle est votre réaction quant aux différences que le film introduit par rapport à la BD ?

Philippe Francq : Tout d’abord, il ne faut pas oublier que Largo Winch fut d’abord un roman de Jean Van Hamme ! La BD est elle-même une adaptation. Je ne me sens donc pas propriétaire du personnage. Jean et moi sommes les premiers à apporter du changement dans nos histoires, dans la constitution de nos personnages. Il y a quelque chose de très agréable à prendre à contre-pied les habitudes des lecteurs. D’ailleurs, dans les deux prochains tomes, pas mal d’éléments vont être chamboulés. À titre d’exemple, cela fait dix ans que je supplie Jean de pouvoir mettre en place un nouveau building pour le groupe W. L’actuel est complètement dépassé : ce n’est guère étonnant, il est sensé avoir été conçu à l’époque de Nerio Winch. On va également pouvoir changer de ville grâce à ce que Jean met en place dans les nouveaux scénarios.

Dans le film, je trouve vraiment audacieux et intéressant le fait d’avoir donné au personnage de Kristin Scott Thomas le rôle de n°2 du groupe. Nous avons nous aussi intégré cette féminisation du monde professionnel dans nos albums : on essaie de maintenir le groupe W à la page, nous y avons peu à peu intégré des femmes. Le propre des BD contemporaines, c’est justement qu’elles peuvent évoluer avec le monde. C’est aussi l’avantage des séries dont de nouveaux albums sont publiés régulièrement. Je peux par exemple, au fil des années, modifier la tenue vestimentaire de Largo par petites touches, changer des éléments, les mettre à jour.

Je pense que le jour où j’arrêterai de dessiner Largo Winch, je proposerai à un dessinateur de poursuivre la série. Je ne vais pas faire comme Hergé et figer la série dans le temps. J’ai envie que le personnage continue à exister après moi. Sous d’autres traits, peu importe. De mon point de vue, le personnage que Jean Van Hamme a inventé correspond à une nouvelle manière d’envisager ce qu’est un héros.
Par contre, tant que je suis aux commandes, je tiens à tout maîtriser. Pour prendre un exemple concret : il n’y aura pas de spin off basé sur la BD aussi longtemps que je serai maître à bord. Quand j’aurai passé le témoin, plus tard, peut-être. Mais j’ai la chance d’être encore jeune et je tiens à assurer une qualité constante à la série.

Jérôme, Jean Van Hamme a-t-il travaillé de concert avec vous sur le scénario ?

Jérôme Salle : Quand j’ai rencontré Jean Van Hamme pour la première fois, je lui ai tout de suite dit que la réalisation du film impliquerait nécessairement certaines trahisons. Et très vite, nous sommes tombés d’accord sur le fait qu’il n’était pas la personne la mieux placée pour faire une nouvelle adaptation de Largo Winch. J’ai écrit le scénario avec Julien Rappeneau. Nous avons régulièrement revu Jean Van Hamme lors de déjeuners informels au cours desquels il nous faisait part de ses impression. Mais nous avons vraiment pu travailler librement. C’était très agréable car Jean et Philippe nous ont fait confiance.
Au niveau de l’écriture, nous avons essayé de retranscrire les deux degrés de lecture que propose la BD, entre action et description intimiste de certaines relations.

Tomer, avez-vous ressenti de la pression lorsqu’on vous a proposé ce rôle ? Avez-vous hésité ?

Tomer Sisley : Pas du tout. Bien sûr, on a des craintes au moment des essais, on espère que l’on va être retenu. Et puis, une fois que j’ai été appelé, j’ai éprouvé beaucoup d’excitation. Il n’y a plus aucune raison d’avoir peur à partir du moment où on m’appelle : cela veut dire qu’on me souhaite et qu’on m’attend.

Jérôme, n’était-ce pas un pari osé que de choisir un acteur méconnu pour jouer le personnage principal ?

Jérôme Salle : Je suis persuadé que c’est beaucoup plus intéressant, pour le public, de découvrir un nouveau visage. D’ailleurs, souvent, les spectateurs se plaignent de toujours voir les mêmes têtes dans les films. Mais dans la phase de production du film, beaucoup considéraient ce choix comme une erreur. Heureusement, j’étais sûr de moi. C’était indispensable étant donnée, par ailleurs, la violence de la réaction de certains fans.

Tomer Sisley : Comme nous l’avons dit plus haut, ce film est une adaptation. Au cinéma, une histoire se raconte différemment que dans un roman ou dans une BD. À ce sujet, je voudrais réagir à une remarque que l’on entend souvent de la part des amateurs de la BD : “pourquoi Simon (un des personnages principaux de la série, le meilleur ami de Largo) n’est-il pas présent dans le film ?” C’est simplement qu’il n’avait pas sa place dans ce film. Pour tout vous dire, dans les premières versions du scénario, il était prévu qu’il apparaisse. Mais il n’aurait pas pu exister et avoir la place qu’il méritait. C’est Jean Van Hamme lui même qui a dit aux scénaristes d’enlever ce personnage.

Peut-on alors imaginer que ce personnage soit introduit dans le prochain film ?

Jérome Salle : (rires) Les producteurs ont habilement laissé fuité qu’il y pourrait y avoir une suite. Mais cela dépend avant tout de la réussite du long métrage qui sort sur les écrans le 17 décembre. Quand on a commencé à travailler sur le projet, on ne s’est jamais dit qu’on en ferait un, et puis peut-être deux, et même trois. Il est déjà bien assez difficile de monter un seul film ! S’il y a une suite, je serai ravi d’y participer. Mais rien n’est formalisé à l’heure actuelle.

Tomer Sisley : Un Largo 2 me tente, oui, s’il est fait avec la même équipe. C’était un vrai bonheur !

Remerciements à Thierry Rocourt (groupe Europalaces), Nathalie Rézeau et Jean-Marc Vigouroux (Le Kinorama).

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