L’art et le divertissement

De Brian Molko, chanteur de Placebo, dans le hors-série que Les Inrockuptibles consacrent au groupe :

Je pense qu’il y a deux choses : l’art et l’entertainment. La principale fonction de l’entertainment est de vous faire oublier votre vie, tandis que celle de l’art est de vous tendre un miroir pour justement vous montrer votre existence et vous faire réfléchir. Les deux fonctions sont tout aussi honorables dans la mesure où tout le monde a besoin de s’échapper, tout le monde a besoin de Madonna. Mais vous aurez toujours besoin de quelque chose de plus.

Shooting Dogs, de Michael Caton-Jones

Shooting Dogs est inspiré de faits s’étant déroulés dans une école de Kigali, la capitale rwandaise, au printemps 1994. Suite à l’assassinat, le 6 avril 1994, du président rwandais, le fragile équilibre entre les ethnis hutu et tutsi est ébranlé, le chaos s’installe. Le projet génocidaire préparé par des extrémistes hutus se met en place. En moins de cent jours, près d’un million de personnes sont victimes d’une extermination systématique perpétrée par des miliciens encadrés par les Forces Armées Rwandaises. Lorsque ces exactions ont eu lieu, l’ONU était sur place… mais avec pour seule mission de surveiller la paix entre Hutus et Tutsis, et non pas de la faire respecter. Les Casques Bleus regardaient, sans intervenir.
Dans la nuit qui suit le coup d’état rwandais, le père Christopher et Joe, un jeune instituteur britannique, voient arriver dans leur école près de 2000 Tutsis. Ceux-ci viennent chercher la protection des soldats de l’ONU qui avaient élu domicile dans ces locaux. Tandis que la barbarie gagne chaque jour en intensité, les miliciens hutus se rassemblent aux portes de l’école dans l’attente de pouvoir accomplir leur horrible forfait. Jusqu’où peuvent aller courage, amour et foi quand des hommes se transforment en monstres sanguinaires ?

Shooting Dogs est, à l’image d’Hôtel Rwanda, un film dur et poignant. A l’image de nombreuses oeuvres mettant en scène une guerre civile, il interpelle d’abord sur le processus conduisant des hommes à se transformer en meurtriers sans foi ni loi. Forcément, ce n’est pas la plus belle face de l’homme qui est mise en avant dans de pareils cas. Shooting dogs trouve toutefois un équilibre grâce aux figures positives de Christopher et Joe. Le film évite d’ailleurs soigneusement d’idéaliser ces deux personnages plus que de raison. Si Christopher et Joe font preuve, plus d’une fois, de qualités de coeur et de courage évidentes, ils n’en sont pas moins ébranlés par la tragédie qui se joue devant leurs yeux. Rester sur place et risquer sa vie en permanence, ou partir en laissant les Tutsis se faire massacrer, voilà le terrible dilemme qui se pose à eux.
Les Occidentaux – et leur coupable passivité – ne sont pas oubliés. Ce qui intéresse les pays européens, c’est le sort de leurs dizaines de ressortissants – et non pas celui des milliers de Rwandais qui, chaque jour, trouvent la mort. Les journalistes de la BBC dépêchés sur place filment les cadavres parce que seule l’image brute peut frapper le téléspectateur occidental… tout en sachant bien que les images les plus crues ne seront jamais diffusées. Parce que ce qui intéresse le Français, l’Allemand ou l’Italien, c’est le destin de ses compatriotes, et non pas celui de milliers de Noirs. A ce sujet, le film m’a remis face à ma décision de ne plus regarder le JT, prise au moment de la guerre au Kosovo. A l’époque, j’avais été choqué par la violence des images, les cadavres qu’on nous montrait sans ambages. Il m’avait semblé que c’était pousser bien loin le voyeurisme, plus encore que jamais auparavant. J’imaginais les journalistes, sur le terrain, guetter les plus terribles scènes afin de permettre à leur employeur respectif de faire un maximum d’audience. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que les personnes les plus méprisables dans le procédé, ce ne sont pas les grands reporters (qui ont, pour certains, une volonté noble de témoigner), mais nous autres, les boeufs qui, pour prendre conscience qu’une tragédie se joue à l’autre bout de la planète, ont besoin de voir les pires images jamais filmées.
Au final, un long-métrage vrai, porté par des acteurs (John Hurt, Hugh Dancy et Clare-Hope Ashitey en tête) à la hauteur du rôle qui leur incombait. Lors d’un moment-clef du film, un des personnages explique qu’il faut en permanence s’attacher à occuper aux mieux les jours que nous pouvons passer sur cette terre. Un rappel admirable, pour une oeuvre qui ne l’est pas moins.

Frankie, de Fabienne Berthaud

Frankie (Diane Kruger) est mannequin. Elle a 26 ans. Et elle a du être hospitalisée dans une clinique psychiatrique. Le temps pour elle de se reconstruire. Mais comment cette jeune femme à la beauté éthérée a-t-elle pu en arriver là ? C’est en suivant Frankie dans son processus de distanciation quant à ses expériences passées que nous découvrons les germes de la crise présente.

Frankie traite, vous l’aurez compris, de l’impitoyable milieu de la mode. L’apparence y règne en maître. De fait, l’âge devient vite un problème majeur. Diane Kruger est vraiment convaincante dans ce personnage de top-model déchue. Il faut dire que ce rôle entre en résonance avec sa propre trajectoire : elle était en effet mannequin à l’agence Elite avant d’être courtisée par Hollywood (elle s’est récemment faite remarquer dans Troie et dans Benjamin Gates). Fabienne Berthaud a d’ailleurs volontairement conçu ce long-métrage autour d’elle ; elle souhaitait notamment mettre en exergue la solitude que Diane Kruger disait avoir ressenti au cours de cette carrière.

Le film oscille entre documentaire et fiction. Tourné à la caméra DV, avec un budget réduit (sans que cela ne soit jamais explicitement visible à l’écran) et des acteurs jouant leur propre rôle (ainsi des pensionnaires la clinique médicale dans laquelle se déroule une partie du film ; mais aussi de Gérald Marie, président de l’agence Elite, qui interprète le directeur d’agence ou encore du photographe de mode Christian Wigert), Frankie montre une réalité moins glamour que ne le suggèrent les magazines de mode. Seule véritable concession de la réalisatrice à l’esthétique, ces quelques scènes “clip” associant images du quotidien de Frankie et musique indépendante (de bon goût, il faut le préciser).  Le tournage s’étant étalé sur trois ans, Fabienne Berthaud (qui signe ici son premier film) a eu le temps de mûrir son projet. Il en résulte une oeuvre attachante et pertinente sur l’envers du mannequinat. MK2 sort le film dans sa collection “Cinéma Découverte”, et il n’y a pas tromperie sur la marchandise : il s’agit d’une histoire qui mérite le détour !

Se souvenir des belles choses, de Zabou Breitman

Il est des films qu’on porte dans son coeur avant même de les avoir vu dans leur intégralité. Se souvenir des belles choses est, en ce qui me concerne, de cette catégorie. J’en avais vu des bouts à deux reprises. Mais je n’avais encore jamais eu l’envie de le voir en entier parce que je savais qu’il s’agissait du genre d’oeuvres susceptibles de me bouleverser. Parce que la question de ce qui fait l’identité d’un être est au coeur de mes réflexions. Premières impressions après visionnage…

Claire et Nathalie, deux soeurs trentenaires font route vers les Ecureuils, une clinique qui a jadis accueilli leur maman, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Aujourd’hui, elles s’y rendent de nouveau car Claire (Isabelle Carré) souffre de troubles de mémoire après avoir été frappée par la foudre au cours d’un orage. La jeune femme va prendre l’habitude de se rendre régulièrement aux Ecureuils. Là, elle rencontre Philippe (Bernard Campan), un quadragénaire amnésique depuis l’accident de voiture qui a coûté la vie à son épouse et à son fils. Ils s’éprennent l’un de l’autre et vont s’épauler dans leur épreuve respective : retrouver la mémoire pour l’un, éviter de la perdre pour l’autre.

Se souvenir des belles choses est un très beau film sur l’amnésie, l’amour et, plus généralement, tout ce qui fait de nous ce que nous sommes… D’un sujet aussi lourd, Zabou Breitman aurait pu tirer une fiction terriblement mélodramatique. Elle a su éviter cet écueil en privilégiant une approche plus “légère”. Le long-métrage est conçu tel un diptyque : d’abord, la découverte de la clinique selon le point de vue de Claire ; puis l’amour entre les deux protagonistes. Le début est construit de telle sorte que le spectateur reste assez distant par rapport à l’action : il prend possession des lieux, il découvre les personnages sans nécessairement s’investir émotionnellement. Zabou Breitman dit à ce propos qu’elle a souhaité que cette première moitié soit telle une carte postale, avec des éléments qui restent en deux dimensions. Et quand l’amour naît, la caméra se permet de plus larges rotations et une nouvelle dimension apparaît. Il est alors bien difficile de rester insensible à l’histoire de Claire et Philippe. Isabelle Carré, dans un rôle difficile, offre une performance remarquable tandis que Bernard Campan (plus connu pour sa participation aux Inconnus) révèle ses talents d’acteur dramatique.

Le film se retient de donner toute leçon ou de verser dans le pathos. Il rappelle toutefois – comme l’a fait récemment Christine Devars dans Le Piano Désaccordé – que le meilleur remède contre les pires maladies restent l’amour et la fantaisie qu’on peut apporter aux personnes touchées.