Matin brun, de Franck Pavloff

Il est un petit livre que je souhaite évoquer depuis quelques mois. Mais je n’avais encore jamais pris le temps de le faire. Un ouvrage fort qui m’a été recommandé par un collègue pour lequel j’ai beaucoup d’estime. Une nouvelle susceptible d’intéresser aussi bien les serial readers que ceux qui se contentent, chaque année, de se plonger dans le Goncourt : Matin brun, de Franck Pavloff, publié par Cheyne (par ailleurs disponible en téléchargement sur Internet, dans une version pdf ou HTML, auteur et éditeur semblant avoir renoncé à leurs droits).

Charlie et le narrateur vivent à une époque troublée. Un régime politique extrême, l’Etat brun, a décidé de remettre un peu d’ordre. Matin brun décrit, de manière concise et percutante, l’aliénation progressive des libertés. Et parce qu’un petit mot vaut mieux qu’un long discours, je me contenterai, en guise de résumé, de vous citer un extrait de la quatrième de couverture :

Dans la vie, [Charlie et son copain] vont d’une façon bien ordinaire : entre bière et belote. Ni des héros, ni des purs salauds. Simplement, pour éviter les ennuis, ils détournent les yeux.

Sait-on assez où risquent de nous mener collectivement les petites lâchetés de chacun d’entre nous ?

Une lecture qui pousse à la réflexion. Et qui nous invite à nous pencher sur ces aveuglements a priori mineurs dont nous nous rendons chaque jour responsables. Une attitude qui peut nous conduire tout droit à la barbarie. D’où la nécessité d’ouvrir les yeux, de ne pas accepter certaines de ces petites renonciations auxquelles la société nous pousse plus ou moins explicitement. Car, après, il sera trop tard.

Les blogs et les wikis à l’assaut des kiosques et des librairies

Les weblogs continuent leur percée. Ce mois-ci, svm Mac fait sa couverture sur le thème “L’information, c’est vous ! Créez votre blogue“. En même temps, svm consacre un hors-série entier au sujet : “Le guide du weblog” présente les blogs, donne des conseils techniques pour en créer un, offre une liste de “blogs indispensables”, etc.

Du côté des librairies, signalons l’arrivée en rayon de les Blogs, ouvrage de Benoît Desavoye, Christophe Ducamp, Xavier de Mazenod et Xavier Moisant. Si on omet le fait que j’ai failli m’étrangler en lisant, sur le quatrième de couverture, que la personne qui en assure la préface est un “pionnier du blogging“, j’ai l’impression que le livre porte un regard relativement synthétique sur le sujet. Peut-être que cela me donnera encore de nouvelles idées d’utilisation de ce “nouveau media pour tous“.

Un autre bouquin portant sur les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication a rejoint ma pile de lecture : les Wikis, de Jérôme Delacroix, le premier ouvrage de référence sur cette thématique publié en France. Là encore, je compte sur cet ouvrage pour mûrir ma réflexion sur le sujet et envisager, ensuite, de nouvelles applications dans mon environnement quotidien (tant personnel que professionnel).

J’en reparlerai peut-être prochaînement quand j’aurai avancé dans ces lectures.

L’enseignement supérieur en France

J’entame avec ce billet une nouvelle rubrique : la “caverne à liens” aura pour objectif de rassembler des billets comportant, à chaque fois, beaucoup de liens et de ressources sur un thème donné. Aujourd’hui, c’est de l’enseignement supérieur français dont il sera question.

Récemment, je discutais avec des amis des problèmes liés à l’enseignement supérieur : sélection sociale qui ne dit pas non nom pour l’accès à certaines filières, importantes différences de moyens entre les formations, etc.
Nous ne disposions toutefois pas de ressources chiffrées sur ces thèmes. Grâce à Internet, il m’a suffit de quelques recherches pour en trouver.

D’abord quelques chiffres concernant la proportion d’enfants d’ouvriers intégrant les fameuses Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles (CPGE)

Le milieu social d’origine des élèves conditionne largement leur orientation au sein du système éducatif. On trouve neuf fois plus d’élèves issus d’une famille de cadres dans les classes préparatoires ou les facultés de médecine que d’élèves issus d’une famille d’ouvriers.

Les enfants d’ouvriers sont ainsi nettement moins nombreux dans les filières générales et les filières sélectives : ils ont sept fois moins de chances que les enfants de cadres d’obtenir un baccalauréat scientifique ; 5 % des élèves des classes préparatoires aux grandes écoles sont issus de familles d’ouvriers, contre 51 % d’enfants de cadres.

Source : Projet de loi de programmation pour la cohésion sociale daté du 20 octobre 2004

Ensuite, la question du montant qu’investit, chaque année, la collectivité nationale dans les différentes filières d’enseignement supérieur :

La dépense moyenne varie selon le type de formation :

  • 6 850 euros par étudiant universitaire (IUT et écoles d’ingénieurs non compris) ;
  • 9 100 euros par étudiant des IUT ;
  • 10 870 euros par élève de sections de techniciens supérieurs ;
  • 13 220 euros par élève de classes préparatoires aux grandes écoles,
  • 11 910 euros par élève des écoles d’ingénieurs universitaires.

Source : Les chiffres de la rentrée 2003 dans l’enseignement supérieur

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Sait-on qu’en France la dépense moyenne par étudiant d’université atteint seulement 6 820 euros alors que le Royaume-Uni y consacre 8 100. 30 % du budget de l’enseignement supérieur sont affectés aux grandes écoles, qui ne représentent que 3 % des étudiants !

Source : La société de la connaissance, une tribune de Jean-Marc Ayrault parue dans Libération le 14 février 2005

Nous pouvons aussi nous intéresser au budget que consacrent les grandes écoles à leurs étudiants. Il est toutefois bon de rappeler deux éléments importants :

  • Pour un certain nombre de ces écoles (notamment la majorité des écoles d’ingénieurs), les frais de scolarité sont sensiblement identiques à ceux pratiqués à l’université. Ce n’est donc pas directement sur ce levier que les écoles agissent afin de gonfler leur budget.
  • Par contre, les écoles se distinguent souvent des universités par le nombre de partenariats qu’elles entretiennent avec le monde industriel. Grâce à cette manne financière, elles peuvent offrir à leurs étudiants des conditions de travail d’une grande qualité.

L’enquête note ainsi que le budget moyen des écoles par étudiant est de 14 731 euros.

Source : L’Usine Nouvelle via Le Journal du Net

Dans cette dernière référence, on constate que c’est l’Ecole Polytechnique qui consacre le plus d’argent à ses étudiants. Un résultat qui n’est pas étonnant quand on sait que les élèves de Polytechniques sont rémunérés. Les différentes écoles des Mines disposent elles aussi un budget par étudiant impressionnant ; il faut rappeler que ces écoles ont la particularité de dépendre du Ministère de l’Industrie, et non, comme la majorité des autres écoles d’ingénieurs, du Ministère de l’Education Nationale et de la Recherche.

Quelques autres ressources susceptibles de nourrir la réflexion :

Pour finir, je citerai un article publié dans le quotidien québécois Le Devoir. Ce papier a l’originalité de présenter le point de vue d’un professeur québécois, Charles Le Blanc, et d’offrir donc une vision distanciée sur l’enseignement supérieur “à la française” :

Le système français est extrêmement élitiste et les meilleurs candidats ne se retrouvent pas à la « fac », mais dans les grandes écoles d’ingénieurs et de commerce, les Ecoles normales supérieures (ENS) et l’ENA. L’Université française ne saurait donc se comparer à l’Université québécoise qui ne pratique pas une telle ségrégation de l’excellence. En outre, l’admission à ces grandes écoles n’est raisonnablement possible que si l’on a fréquenté les bons lycées, Louis le Grand et Montaigne en tête, ce qui entretien une autre ségrégation, puisque les meilleurs lycées sont dans les quartiers les plus riches et que l’inscription à une institution ne peut se faire que si l’on réside dans le quartier – cela donne lieu du reste à toute une spéculation immobilière dans les cinquième et sixième arrondissements de Paris. Selon le sociologue Louis Chauvel, les grandes écoles accueillent 70% d’enfants de cadres et de professions libérales. On n’y trouve que 6% d’enfants d’ouvriers et 10% d’enfants d’employés. Ainsi, il semble que ce système gratuit que l’on vante tant, profite au premier chef à ceux qui auraient les moyens d’un système payant.

[…] De plus, le ratio étudiants/professeurs est près de la moitié dans les grandes écoles qu’à l’université. Résultat  ? 90% des élèves des grandes Écoles sortent diplômés, tandis que le taux de réussite dans les universités est de l’ordre de 30%.

Les grandes écoles préparent l’élite pour son rôle de direction, l’université, elle, à un avenir plus qu’incertain. Ce n’est donc pas un hasard si près de 40% des étudiants de premier cycle quittent les facultés sans aucun diplôme, ce qui est trois fois plus que dans tous les autres pays démocratiques.

Six Feet Under, une série ancrée dans la réalité

Six Feet Under, saison 2, épisode 3 :

Situation : Nate et David déjeunent avec quatre dirigeants de petites entreprises de pompes funèbres. Nate s’emporte à propos de Kroehner, une grande compagnie qui cherche à étendre son influence par des acquisitions toujours plus nombreuses.

Nate : They don’t care about people, they don’t care about lives.
[…]
All they care about is money. It’s not just our industry. It’s everywhere. When corporations try and squeeze out all the competitors … the further management gets from labor, the more alienation in the workplace, the more meaningless all our lives become.

Jack : It’s hopeless, isn’t it ?

Nate : No, I don’t think it is. We have to stick together and save our energy to fight Kroehner.

Six Feet Under est, définitivement, une série majeure. Et Nate un de mes personnages de fiction préférés.

Plates-bandes de J-C Menu

Plates-bandes est un essai de J-C Menu édité dans la nouvelle collection Eprouvette de l’Association.

Menu, de par son action au sein de l’Association, est une figure emblématique de la bande-dessinée indépendante française. Ne mâchant pas ses mots, il propose dans cet ouvrage une analyse sans complaisance de l’évolution qu’a connu la bande dessinée ces dernières années. Il se penche notamment sur l’essor des éditeurs indépendants et – sujet concomitant – sur les mécanismes qui ont conduit à l’émergence d’une nouvelle vision de la bande-dessinée. Il revient aussi sur plusieurs des événements qui ont agité le microcosme bédéphile en 2003 et 2004 : les grandes manoeuvres de Soleil avec son fameux Bande-Dessinée Magazine, la démarche éditoriale de Casterman avec sa collection Ecritures, la polémique “Sfar” autour du festival d’Angoulème, etc.

Menu avance parfois des arguments très contestables (on pense, entre autres, à son dénigrement des auteurs “qui s’inspirent de“, tels Craig Thomson ou Philippe Squarzoni) mais ses critiques sont bienvenues. A l’instar du rôle qu’a joué L’Association durant les quinze dernières années, cet essai est plus qu’un pamphlet poil-à-gratter. Il invite à réfléchir sur l’essence de la bande-dessinée. Il met en évidence la période charnière que vit actuellement cet art. L’introduction est, en cela, particulièrement révélatrice, Menu présentant son texte comme un acte de “résistance“, pour “faire en sorte que l’extrapolation du champ des possibles opérée depuis une quinzaine d’années dans le domaine de la Bande Dessinée francophone ne soit irrémédiablement digérée par les forces mercantiles à l’oeuvre et par un corporatisme en pleine offensive“. Un discours relativement séduisant.

Même s’il a été rédigé avec une sincérité évidente, l’essai de Menu souffre des défauts inhérents à beaucoup de livres édités par l’Association : un élitisme qui confinerait presque à la pédanterie intellectuelle, tant sur le fond que sur la forme. Ainsi, l’image que l’auteur renvoie du public bédéphile est loin d’être reluisante. Loin de moi l’idée de défendre ce public dans son intégralité ; mais force est de constater que la photographie que l’on pourrait en prendre est plus contrastée que ce qui ressort de Plates-bandes. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Par ailleurs, en dépit des efforts pédagogiques évidents que fait Menu, ses références risquent de rester obscures pour beaucoup. Elles nécessitent en effet une solide connaissance de l’histoire de la bande-dessinée sur les vingt dernières années. Même si cela semble être un choix éditorial assumé de la collection Eprouvette, nous ne pouvons que le regretter. Car l’essai de Menu donne souvent l’impression de ne viser qu’une faible partie du lectorat de BD – celle que l’Association a justement essaimé et fait grandir depuis le début des années 1990.

En dépit de ces réserves, je pense que cet ouvrage devrait répondre aux attentes de ceux qui cherchent matière à réfléchir sur le marché actuel de la bande-dessinée : en quoi les rachats de maisons d’édition historiques risquent de bouleverser la donne ? Quel a été l’impact des indépendants sur l’image de la bande-dessinée en France ? Comment cette branche de l’art séquentiel a-t-elle réussi à se défaire de l’étiquette de “sous-art” ? Comment peut-on caractériser la bande-dessinée ?

Version enrichie d’une chronique initialement publiée sur Mangajima.