Première belle découverte de 2006 : Les dessins de la vie, par Hirosuke Kizaki

Nemu est une petite fille rêveuse, un brin en retrait par rapport à ses camarades de classe. Que ce soit pendant les cours, chez elle le soir venu ou dans le restaurant de ramens que tiennent ses parents, elle ne peut s’empêcher de dessiner. Car son souhait le plus cher, c’est de devenir dessinatrice de shôjô mangas (i.e. de mangas pour filles). Ses amies la poussent à aller demander conseil à Reiko Itoh, auteure réputée qui habite dans la même ville. Mais Nemu hésite, tiraillée entre timidité et modestie. Un soir, elle va faire la connaissance d’un mangaka radicalement différent : Goro Kimura. Un homme atypique, bourru mais honnête. Le genre de rencontre qui forge une existence.

Voilà quelques années, Soleil est arrivé sur le marché du manga par la petite porte : séries inintéressantes, adaptation douteuse, impression lamentable. Heureusement, l’éditeur niçois a su redresser la barre. Ce qui, bien entendu, est plutôt de bonne augure au vu du poids que Soleil est appelé à prendre dans les prochains mois.

La publication des Dessins de la Vie est l’une des bonne surprises de ce début d’année. En librairie, c’est d’abord l’aspect esthétique qui m’a attiré : des planches apparemment bien découpées, des dessins très travaillés. Un conseil avisé a fini de me convaincre de repartir avec ce volume sous le bras. Je ne le regrette pas.
L’intrigue progresse par petites touches successives. Se succèdent des séquences a priori anodines mais qui, mises bout à bout, forment un tout d’une incontestable cohérence. Alternance de rythmes parfois très lents (avec des suites de planches contemplatives sans le moindre dialogue) et plus rapides (lorsque le coeur de la petite Nemu s’emballe). Hirosuke Kizaki fait preuve d’une maturité tant graphique que scénaristique remarquable. Il faut dire qu’il a certainement mis beaucoup d’énergie dans cette oeuvre : Nemu et Goro, deux personnages d’une indubitable sincérité, semblent en effet incarner deux facettes de lui-même. C’est en tout cas ce que suggère le mot de Katsuhiko Okumura, son ancien éditeur, en fin de volume.

Une post-face terrible puisqu’elle nous apprend que c’est là que se termine l’histoire. Car Hirosuke Kizaki est décédé d’une crise cardiaque le 28 mars 2000. A 35 ans, il a laissé derrière lui trois séries, toutes inachevées. M. Okumura pense que leur portée aurait été bien plus grande encore si elles avaient pu être terminées. Espérons toutefois que ce ne sera pas un obstacle à la decouverte de ce talentueux mangaka en France !

Clarika à la Bouche d’Air, à Nantes

Hier, avec un collègue, nous discutions du fait qu’en tant qu’enseignants, nous sommes des “théâtreux“. Nous avons besoin du public, de notre dose d’adrénaline. Nous cherchons à séduire, surprendre, passionner. Les arts de la scène ne sont pas loin… et ce n’est pas un hasard si, dans le cadre des formations liées au statut de moniteur de l’enseignement supérieur, nous faisons de l’improvisation et des jeux de rôle. Alors, quand je vais à un spectacle, j’essaie de repérer des petits trucs qui pourraient m’être utiles pour mes cours. Je tente de m’imprégner du talent qu’ont certains artistes pour transmettre émotion, message ou énergie à leur auditoire.

Et le concert qu’a donné Clarika ce soir à la Bouche d’Air de Nantes était une sacrée leçon. Elément qui ne trompe pas : c’est la première fois (depuis que je me rends dans cette salle) que je vois le public continuer de demander un énième rappel alors que les lumières se sont définitivement rallumées. Et finalement obtenir une ultime chanson.

Clarika aimerait se glisser dans les vestiaires des garçons (Les garçons dans les vestiaires), vante les losers (We are the losers), se demande qui elle tirera dans le jeu de cartes du destin (Joker), s’interroge sur les rêves des patineurs (Les patineurs), … De belles fées se sont penchées sur Joker, sa dernière oeuvre en date. D’abord son compagnon de toujours, Jean-Jacques Nyssen. Mais aussi Marie Nimier, Florent Marchet ou encore Michel Jonasz.
Les compositions touchantes des albums studio deviennent particulièrement percutantes en live. Les orchestrations y sont en effet beaucoup plus rock. Le plaisir que la chanteuse prend sur scène est communicatif. Et cela donne la patate aux spectateurs.

Rires et émotion, voilà ce que promet Clarika au début de se prestation. Un contrat rempli haut-la-main !

Au cours de sa représentation, Clarika interprète un titre dédié à Marc Beltra, jeune étudiant français parti étudier à l’Université de Bogota et disparu depuis 2 ans en Colombie. Ce morceau, librement téléchargeable et diffusable, a été enregistré pour éviter que cette affaire ne sombre dans l’oubli. Une sorte de bouteille à la mer pour que l’information remonte avec force en haut lieu. Un beau geste de solidarité, de chanson citoyenne. Et, comme le dit Clarika, c’est à ce genre de démarche que peut aussi servir Internet !

Disney s’offre Pixar

La rumeur circulait depuis quelques jours. C’est désormais officiel : Disnay achète Pixar pour 7,4 milliards de dollars. Voilà qui devrait redorer l’image de Disney, fortement écorchée en 2004 par la rupture des relations entre les deux entreprises.

Espérons toutefois que cette arrivée de Pixar dans le giron de Disney ne s’accompagnera pas d’une perte de créativité. Car les trois projets dont les deux groupes avaient annoncé le lancement il y a quelques mois ne brillaient pas par leur originalité : Toy Story 3, Le Monde de Nemo 2 et Monstres & Cie 2.

Joann Sfar, le dernier rempart contre l’invasion des mangas ?

Je vais finir par ouvrir une rubrique totalement dédiée aux rapports parfois houleux entre BD franco-belge et mangas. La parution des numéros de février de BoDoï (sur lequel je reviendrai prochainement) et de Suprême Dimension (le nouveau magazine BD de Soleil, né des cendres du guère regretté Bandes Dessinées Magazine) aurait en effet tendance à m’y inciter.

Didier Pasamonik tient une rubrique (judicieusement baptisée Pendant ce temps-là dans le microcosme) dans la dernière publication des éditions Soleil. Le sujet de cette première chronique – intitulée “Annus mangaphillis” – ne brille pas d’originalité puisqu’il s’agit d’analyser l’impact du manga sur le marché. D’autres s’y sont déjà collés, témoignant de plus ou moins d’ouverture envers la production nippone.

Didier Pasamonik se rit de la critique littéraire des grands médias. Daniel Schneidermann et Le Monde en tête. A ce sujet, j’ouvre une parenthèse : il faudra prévenir M. Pasamonik que Daniel Schneidermann a émigré à Libération en 2003. L’erreur est d’autant plus surprenante qu’elle ne figurait pas dans la mise en cause dont M. Schneidermann avait déjà fait l’objet dans un article pour ActuaBD. La faute à un correcteur trop zélé ?

Mais revenons-en au sujet qui nous occupe ici : selon Didier Panasonik, la critique n’aurait pas supporté d’être tenue au secret lors de la publication du 33e tome d’Astérix. Ce qui expliquerait la volée de bois vert qu’Albert Uderzo a ensuite du affronter.

Si le chroniqueur concède quelques faiblesses au Ciel lui tombe sur la tête (une trame “trop transparente pour vraiment convaincre“), il renouvelle ses louanges quant au message transmis par l’album :

Mais la morale de l’histoire est pertinente. Elle est comme un message adressé aux créateurs européens : la seule potion magique qui vaille est de rester nous-mêmes, sans trop nous inquiéter de la vague des mangas qui nous submerge et qui finira bien un jour par refluer.

En marge de cette analyse contestable, Didier Pasamonik a toutefois le mérite de rétablir certaines vérités : si les sorties mangas ont explosé en volume, la production de BD franco-belge et de comics a, elle aussi, considérablement augmenté :

Contrairement à ce que prétendent les Pythies, non seulement les mangas sont le moteur de sa croissance, mais ils ont apportée de nouveaux lecteurs à la bande dessinée traditionnelle.

La suite témoigne d’une connaissance pertinente des mécanismes ayant contribué au succès des mangas (diversité des thèmes abordés, rôle moteur des diffusions de séries animées, etc.), les mêmes que M. Pasamonik expose dans ce récent papier pour ActuaBD intitulé Le succès des mangas : Pourquoi il ne s’arrêtera pas.

La troisième et dernière partie de l’article revient, elle, sur l’incontournable Joann Sfar, propulsé homme de l’année 2005 de par le fourmillement de ses projets (albums classiques, BD indépendante, dessin animé, etc.). Didier Pasamonik dit de cette réussite :

Richesse et la diversité de ses thèmes, abondance de la production, déclinaison en dessins animés, en roman et en livres pour enfants,… Joann Sfar est à lui tout seul un antidote aux mangas. Il applique à la lettre le conseil d’Uderzo : rester soi-même.

Si les raisons présidant à ce succès me paraissent bien vues, je suis par contre plus que réservé quant à ce traditionalisme que semble prôner Didier Pasamonik. Si Joann Sfar s’attache effectivement à rester sincère dans chacun des projets dans lequel il s’investit, il est aussi un chaudron dans lequel se mêlent toute sorte d’influences. Là est sa grande force : c’est parce qu’il continue à faire ce qui lui plaît, tout en conservant une curiosité insatiable pour le monde qui l’entoure, que ses oeuvres s’imposent. La force qu’il reconnaît implicitement (dans les premières pages de Petit Vampire et le rêve de Tôkyô) à des titres tels que Nausicaä (de Hayao Miyazaki) ou Galaxy Express 999 (de Leiji Matsumoto) témoigne de cette ouverture d’esprit.

Contrairement à Didier Pasamonik, je crois fermement que c’est justement en persistant à se regarder le nombril que la BD franco-belge courra à sa perte.
Ce trait était déjà, à mon sens, l’une des raisons de la désaffection du jeune public. Si les mangas (et l’animation japonaise) se sont imposés, c’est parce qu’ils offrent des histoires que la franco-belge, engoncée dans ses standards (le fameux 48cc, des univers épurés, un rythme de publication lent), a longtemps été incapable de proposer. Et si la situation évolue, c’est parce que des auteurs nourris de multiples influences (BD européenne, américaine et japonaise) sont désormais en âge d’occuper le devant de la scène. Morvan qui reprend Spirou en est déjà un beau symbole. Et derrière, de nombreux jeunes auteurs se bousculent au portillon : de cette effervescence devraient naître des oeuvres originales qui dépassent les fameuses barrières culturelles entre pays. Cette démarche m’apparaît bien plus prometteuse que toute tentative de défense de son petit pré carré.