Fool’s Paradise : un seinen manga intrigant sur la société japonaise

« Pour que naissent des super idoles, ce qui est indispensable, c’est une crise économique. » Ce propos énoncé par l’un des protagonistes de Fool’s Paradise dès les premières pages du manga surprend. C’est plutôt dans une revue de sociologie qu’on s’attendrait à retrouver ce genre d’analyse. Et pourtant, c’est bien l’un des pivots du tome 1 de cette série qui comptera 4 volumes. Quand un pays entier se met à vénérer en bloc une star, incarnation d’un « rêve [pour] celui qui veut fuir la réalité », il se fragilise. C’est l’une des théories qu’explore le mangaka, Ninjyami Misao, dans ce seinen manga qui porte à juste titre la mention « Pour Public Averti » sur sa couverture.
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L’intrigue s’ouvre alors que l’idole de tout le Japon, Sela Hiiragi, est grièvement blessée par l’explosion d’une bombe au cours d’un concert. De là, une vague d’instabilité va secouer le pays qui, faute de retrouver le coupable, va s’acharner sur plusieurs boucs émissaires… Tout en envisageant aussi qu’il peut s’agir là du nouveau forfait d’un criminel qui avait commis plusieurs attentats à la bombe quelques années plus tôt. Car même si la société japonaise a mis en place un système spécial de réinsertion pour limiter l’usage de la peine de mort, beaucoup doutent de son efficacité… Et si… ?
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Fool’s Paradise (偶像事変~鳩に悲鳴は聞こえない~ / Gûzô Jihen: Hato ni Himei wa Kikoenai), publié par Kana (un extrait du premier chapitre est visible sur le site de l’éditeur), est une œuvre surprenante par les thèmes qu’elle aborde, mais aussi par la manière dont le scénario se déploie. Critique parfois sans nuance du showbiz, c’est dans la réflexion sociale que le titre se démarque. Embrassant plusieurs spécificités de la culture japonaise (la place particulière des idoles, le rapport des Japonais à la criminalité et à la peine de mort d’autre part), Fool’s Paradise interpelle, voire déstabilise. Espérons que les auteurs seront à la hauteur des ambitions qu’ils proposent avec cette ouverture !

Ma thèse en 2 planches, un bande dessinée pour vulgariser les sujets de recherche en doctorat

Les sujets d’étude de la recherche peuvent paraître incompréhensibles à première vue : à combien de personnes mon sujet de thèse, soutenue en 2007 – « Réseaux de Petri à chronomètres – Temps dense et temps discret » – évoque une problématique concrète 😉 ? Pour que tout un chacun comprenne d’une part les problèmes auxquels s’attaque la recherche, d’autre part les principes d’une démarche rationnelle, il est crucial de mener un travail de vulgarisation. C’est dans ce contexte qu’est né, il y a quelques années, le concours « Ma Thèse en 180 secondes », consistant à présenter sur scène en 3 minutes son sujet de thèse de doctorat. L’Université de Lorraine (@univlorraine) est allée encore plus loin en proposant, sur la base de ce matériel, de résumer les thématiques en 2 planches de BD (dessinées par un professionnel du dessin). C’est un aperçu de quelques-unes des thématiques de recherche en France que permet ainsi de découvrir l’album « Ma thèse en deux planches », tout juste paru la semaine dernière. ⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀⠀

@Ellie (恋わずらいのエリー / Lovesick Ellie), un shôjo manga connecté

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Aujourd’hui, partons à la découverte d’un shôjo manga qui intègre, au coeur de son intrigue, les réseaux sociaux – en l’occurence Twitter, très populaire chez les lycéens japonais. « @Ellie », dont le titre français est une référence directe aux noms d’utilisateurs sur Twitter, est une nouvelle série qui débarque chez l’éditeur Kana ce 31 août 2018 ! Dès les premières annonces autour de cette nouvelle licence, j’avais été attiré par le fait que l’un des ressorts narratifs de l’intrigue soit justement le numérique et les réseaux sociaux, thèmes chers à mon coeur d’enseignant/chercheur en informatique. Après vous avoir rapidement résumé l’histoire, je partagerai avec vous mes impressions – très positives – sur ce titre, et terminerai par quelques mots sur le contexte de publication de ce manga au Japon.

Une fille qui se lâche sur les réseaux sociaux et partage, sous couvert d’anonymat, une vision fantasmée de sa vie amoureuse avec l’un des beaux gosses du lycée ! Lequel beau gosse, moins lisse qu’il n’y paraît de prime abord, découvre le pot-aux-roses et commence à s’amuser avec les émotions de la jeune fille… à moins que lui aussi n’éprouve des sentiments pour elle ? Telle est la base de l’histoire qui relie Ellie, lycéenne transparente aux yeux de ses camarades, et Ômi, le garçon qui ne compte plus le nombre de filles qu’il fait craquer. Elle est honnête sur ses sentiments, mais ne parvient à les exprimer qu’anonymement sur Twitter, et reste insignifiante au regard des autres. Lui, d’apparence joviale, suscite toutes les sympathies… mais n’est pas aussi sincère que son côté charmeur pourrait laisser croire. Les deux vont nouer une relation singulière qui pourrait les faire grandir.

Dire que j’attendais le manga « @Ellie » avec impatience est un euphémisme ! Plusieurs raisons à cela : d’abord, le côté moderne que confère au manga le fait d’aborder frontalement les réseaux sociaux et les interactions qui en découlent. Car Ellie alimente régulièrement son compte Twitter de ses délires amoureux… et pas uniquement dans les pages du manga ! En effet, l’éditeur français Kana a eu l’excellente idée – et c’est vraiment une initiative à saluer – de transposer en français le compte Twitter que les Japonais avaient créé pour faire comme si le personnage existait pour de vrai. En allant sur le compte Twitter de @Ellie_crazylove, vous pourrez ainsi découvrir les tweets que Ellie poste au quotidien dans le manga… comme si la fiction et la réalité se rejoignaient. Ce qui est d’autant plus sympa, c’est que les internautes se prennent au jeu et répondent à leur tour aux tweets d’Ellie. Je suis curieux de voir s’il se pourrait que, dans les prochains tomes, l’autrice du manga s’inspire des réactions « in real life » suscitées par ce compte.

Deuxième raison pour laquelle j’étais curieux d’en savoir plus : depuis plusieurs années, l’éditeur Kana a le chic pour éditer d’excellents shôjo mangas, différents des histoires d’amours classiques entre lycéens – ces derniers mois, deux excellentes séries m’avaient tapé dans l’oeil : « Banale à tout prix » et « Au-delà de l’apparence ». Le genre de relations qui, au début de l’intrigue, se noue entre Ellie et Ômi en rappelle d’autres… mais, dès le premier tome, « @Ellie » arrive à se démarquer grâce à plusieurs originalités. Tout d’abord, avant de creuser la romance qui pourrait naître entre les deux protagonistes, l’histoire s’intéresse d’abord à l’entourage d’Ellie… tout simplement inexistant. Forcément, quand on est transparente aux yeux de ses camarades, rien n’est facile. Mais une lycéenne va apparaître dans les connaissances d’Ellie : une amie potentielle ? Une personne juste intéressée par le fait de se rapprocher d’Ômi ? Je vous laisserai le découvrir en lisant ce manga. Le coup de force est d’introduire ainsi, progressivement, différents personnages en apparence mystérieux sur leurs motivations intrinsèques… que le lecteur, comme Ellie, devra mettre à jour.

Le titre joue sur les penchants un peu « pervers » – c’est le terme utilisé dans l’histoire – qu’aurait l’héroïne et que celle-ci n’assumerait pas. Derrière ces éléments de perversion se cachent en fait des sensations naturelles pour celles et ceux qui éprouvent un sentiment amoureux : l’envie de toucher la main de l’autre, d’être complimenté(e), de partager un baiser. Quand on replace le titre dans son contexte culturel – il faut se rappeler qu’au Japon, le simple fait de se tenir la main en public est loin d’être anodin -, on comprend mieux pourquoi c’est un mot aussi fort qui a été utilisé. Il en résulte nombre de situations amusantes finalement simplement liées à la sincérité de sentiments naissants. Et l’on se prend facilement d’affection pour Ellie et Ômi, dont on espère qu’ils s’épanouiront tous deux au contact l’un de l’autre.

« @Ellie » – de son titre japonais « 恋わずらいのエリー» (Koiwazurai no eri) – est la première série longue de son autrice, Fujimomo. Celle-ci s’est faite repérer en 2011 grâce à une histoire courte publiée dans le magazine « The Dessert » (The desāto). Elle a démarré @Ellie en 2015 dans le magazine mensuel de pré-publication デザート (Desāto). Quand on se rend compte de cela, on comprend mieux l’originalité et la patte qu’il y a derrière ce manga. En effet, le magazine デザート (Desāto) est un concentré de titres de qualité, avec des shôjo intenses dans leur description des sentiments et basés sur des situations qui sortent de l’ordinaire. C’est dans ce même magazine qu’est publié « Au-delà de l’apparence », que j’évoquais un peu auparavant dans cette chronique, ou encore le manga « Irrésistible », récemment arrivé chez Kana. Dans le passé, les pages du magazine ont accueilli l’excellent « La Maison du Soleil », auquel j’avais consacré une précédente critique, et le détonnant manga « Le Garçon d’à côté ». Bref, les fées qui se sont penchées sur « @Ellie » sont douées, et le titre promet beaucoup. Au Japon, le 7e volume est sorti en août 2018 et la série est toujours en cours. Une belle histoire à suivre !

Pour finir, sachez que, comme souvent chez Kana, le chapitre 1 de @Ellie est disponible gratuitement en ligne sur le site de l’éditeur. Vous pourrez donc vous faire un premier avis sur ce manga que je vous encourage chaudement à découvrir.

Moriarty, un manga sur les origines de l’ennemi juré de Sherlock Holmes

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Moriarty, voilà un nom qui éveillera immédiatement des souvenirs à tous ceux qui ont un jour lu les romans de Arthur Conan Doyle sur Sherlock Holmes, ou qui se sont intéressés à l’un de ces dérivés, en animation, série télévisée ou en film. Si le nom de l’ennemi juré du détective britannique n’apparaît que dans six chapitres de l’oeuvre originelle, sa figure était si marquante qu’elle s’est inscrite dans la légende de Sherlock Holmes. Personnage comploteur mais n’arrivant guère à ses fins dans la série télévisée d’animation italo-japonaise des années 80 ou nemesis absolue de Sherlock avec un grain de folie dans la récente série britannique menée par Steven Moffat et Mark Gatiss, les interprétations de cette incarnation du crime sont nombreuses. Mais rares sont celles qui vont jusqu’à analyser les motivations profondes du Professeur James Moriarty. C’est ce que nous propose le manga Moriarty dont la parution en France a débuté en juin 2018 en France. Dans cette vidéo, je vais vous dire pourquoi il s’agit là d’un très bon titre pour tous les amateurs de l’oeuvre de Conan Doyle… mais pas uniquement eux !

Le manga Moriarty s’ouvre d’abord sur *la* scène emblématique de son affrontement avec Holmes, au-dessus des chutes de Reichenbach. Mais ce n’est qu’une mise en bouche de ce que devrait nous proposer le scénario dans quelques volumes. Car, pour l’heure, il importe de faire connaissance avec le personnage de Moriarty, ce qui impose un retour dans le temps, à l’époque de l’enfance, au sein de la famille du Comte Moriarty, une lignée de nobles qui compte déjà deux fils de sang. Par ceux-ci, l’aîné, Albert, éprouve un profond dégoût pour la décadence de la noblesse, son mépris du peuple et la structuration pyramidale de la société britannique du 19e siècle. Ses valeurs résonnent profondément avec celles de deux orphelins que le Comte Moriarty a récemment adoptés. L’aîne de ces orphelins. Simple adolescent, il maîtrise des notions complexes de sciences et peut aider quiconque lui en fait la demande. Seulement, dans la famille du Comte Moriarty, il est détesté par l’épouse du comte ainsi que par le cadet, William. Mais pour renverser une société archaïque, construite sur une exploitation du peuple par quelques riches familles, un pacte va se nouer entre l’aîné Albert et les deux orphelins. Trois Moriarty s’apprêtent alors à réécrire l’histoire.

Le premier mérite de cette nouvelle série est de revenir sur la genèse de Moriaty. Et de proposer une histoire qui ne se focalise pas sur un unique personnage, mais plutôt un trio dont les liens interpellent. Évidemment, le personnage principal du manga reste le professeur William James Moriarty, éminemment charismatique, à la hauteur de la légende qui entoure ce nom. Mais les autres protagonistes de la série promettent eux aussi d’intéressants développements. Le titre est bien documenté. Même si l’ensemble est évidemment romancé, il permet de se faire une bonne idée des injustices qui régnaient dans l’empire britannique du XIXe siècle. C’est donc un bon duo que font Ryosuke Takeuchi au scénario et Hikaru Miyoshi au dessin. Le premier avait travaillé sur l’adaptation manga de All you need is kill, un roman japonais aussi connu pour sa version cinématographique, Edge of Tomorrow avec Tom Cruise. Ryosuke Takeuchi semble à l’aise pour travailler avec des dessinateurs de talents, puisque c’était Takeshi Obata, connu pour Death Note et Bakuman, qui avait illustré cette adaptation. Pour Moriarty, son binôme dessinateur est peut-être plus jeune, mais pas moins talentueux : Hikaru Miyoshi fait partie d’une nouvelle génération d’artistes, il a été récemment repéré pour sa participation au manga Psycho-Pass, disponible chez Kana.

Le manga Moriarty est en cours au Japon. Il est pré-publié dans le mensuel Jump SQ qui s’adresse à un lectorat un poil plus âgé que le Weekly Shônen Jump. Lancée en août 2016, la série compte à ce jour 6 volumes au Pays du Soleil Levant. 3 tomes par an y sont publiés, en mars, juillet, novembre. En France, l’éditeur Kana semble parti pour publier la série sur un rythme trimestriel pour le moment. Le tome 2 est en effet attendu en septembre, et le suivant en décembre. Le premier tome a été mis en vente dans deux versions : une simple, et une version collector accompagné d’un set d’écriture aux couleurs de Moriarty. Cet effort de mise en avant, dès le tome 1, est une illustration du potentiel que l’éditeur français voit dans cette série. C’est en tout cas un titre qui a suscité ma curiosité. Adolescent, je lisais surtout des bandes dessinées, peu de romans. Les titres de Arthur Conan Doyle faisaient partie des rares qui arrivaient à me passionner. C’est vous dire si j’attendais cette histoire autour du Professeur Moriarty au tournant. Je n’ai pas été déçu et j’ai hâte de lire les prochains tomes pour voir comment les bonnes bases posées dans ce tome 1 se concrétisent.

Pour finir, sachez que le chapitre 1 de Moriarty est disponible gratuitement en ligne sur le site de Kana. Les 74 pages qui ouvrent cette histoire peuvent ainsi vous permettre de vous faire votre propre idée sur ce manga.

Mes autres chroniques mangas sont à découvrir en vidéo sur la chaîne YouTube de Rosalys.

« Destination Pékin », sympathique film d’animation de l’été de Christopher Jenkins

Plutôt agréablement surpris par « Destination Pékin », film d’animation dont on a pu voir les affiches fleurir sur les abris bus, mais qui ne dispose pas d’une couverture médiatique comparable à un Disney ou un Dreamworks. Rien que le fait que ce soit une collaboration sono-américaine est une originalité qui éveille la curiosité. Si le pitch – l’épopée d’une oie et de deux canetons dans leur migration automnale en Chine – a un petit côté « déjà vu », les péripéties s’enchaînent efficacement. Et le message du film sur l’importance de se soucier des autres, d’une pensée collective plutôt qu’individualiste, passe bien. Enfin, de manière surprenante, le film inclut une scène qui pose la question de la consommation d’animaux. Même si la-dite séquence n’est pas exempte de caricatures, elle peut servir de base de réflexion/discussion sur la condition animale/le régime alimentaire de chacun.