Animation japonaise, manga et médiathèques : bref retour d’expérience personnelle

Pazu consacre, sur le blog d’Animint, un très intéressant article sur l’intérêt croissant des bibliothèques municipales et autres centres de jeunes pour la BD et l’animation japonaises. Il s’agit d’une tendance forte des dernières années. Un certain nombre de médiathèques essaient ainsi de susciter l’intérêt des enfants et des adolescents pour la lecture en passant par ce média populaire qu’est le manga.

C’est justement pour aider ses structures que j’ai décidé d’initier, en 2006, la création de l’association Univers partagés. Après avoir longtemps fréquenté le cœur du milieu francophone du manga (en participant à l’organisation de conventions, telle que la très sympathique manifestation rennaise Mangacity dont j’ai été webmaster pendant deux ans ; ou en écrivant au sein du webzine feu-Mangajima), j’ai trouvé utile et excitant de travailler auprès d’un public moins connaisseur, de diffuser plus largement la richesse de la culture visuelle (notamment asiatique).

Surtout qu’il y avait un vrai déficit dans l’offre proposée aux organismes souhaitant monter un événement “manga” avec conférences, tables-rondes, projections et ateliers de création. Je rejoins donc Pazu son son analyse consistant à dire qu’un des principaux obstacles est, du point de vue des bibliothécaires, de trouver les bons interlocuteurs, notamment sur le plan local. Il y a aussi, dans les témoignages que j’ai recueillis jusqu’à maintenant, la difficulté d’acheter des longues séries. Quand le fond “BD traditionnelle” est constitué au fil des ans depuis “longtemps” (ce “longtemps” étant variable en fonction des établissements), le fond “manga” est généralement neuf et gagne souvent de l’ampleur grâce à une mise en avant du manga au cours d’un événement dédié (et donc l’obtention du financement associé). Il reste toutefois difficile, pour les médiathèques, de savoir s’il vaut mieux focaliser ses achats sur des séries courtes intégrales ou des débuts de séries longues (pour lesquelles les tomes au-delà du vingtième ne seront probablement jamais acquis).

Au sein d’Univers partagés, j’essaie de répondre aux demandes en termes d’organisation et d’animation de conférences, de table-rondes, de programmation de dessins animés, etc. La page “Souvenirs” d’Univers partagés est là pour en attester.

Je tente aussi d’orienter mes interlocuteurs vers les personnes susceptibles de répondre à leurs demandes, par exemple dans la préparation d’ateliers de dessin “manga”. Dans l’Ouest, un certain nombre d’acteurs professionnels (à l’instar de l’auteur de BD Rosalys) et associatifs (tel BD Associées) assurent avec brio ce type de prestations.

C’est en tout cas un travail passionnant de travailler avec ce genre d’interlocuteurs et de promouvoir ainsi la BD japonaise auprès d’un plus large public que celui de ses adeptes d’ores et déjà acquis !

Largo Winch, de Jérôme Salle, d’après la BD de Jean Van Hamme et Francq

Nous avons droit, en cette fin d’année, à un véritable foisonnement cinématographique autour des œuvres phares de Jean Van Hamme. Entre le film de XIII, diffusé sur Canal + durant le mois de décembre, et la sortie du long métrage adapté de Largo Winch, les amateurs de thriller financier et politique devraient en avoir pour leur argent. Je me focaliserai ici sur l’oeuvre de Jérôme Salle, basée sur les quatre premiers tomes de la BD de Francq et Van Hamme.

Le samedi 29 novembre dernier, le cinéma Pathé Atlantis proposait une journée dédiée à Largo Winch : projection du long métrage en avant-première en présence de l’équipe du film, dédicace de Francq, Jérôme Salle et Tomer Sisley, … Le personnage de milliardaire aventurier créé par Jean Van Hamme il y a 30 ans est plus que jamais sous le feu des projecteurs !

Le film s’ouvre sur l’assassinat de Nerio Winch, magnat de l’industrie, image même du self made man à l’ancienne. C’est justement le moment que choisit un ancien marchand d’armes reconverti dans les affaires pour lancer une OPA sur le groupe W, dont Nerio occupait la tête. Ne pouvant supporter d’être plus longtemps déstabilisé, le conseil d’administration du groupe W est conscient de la nécessité impérieuse de désigner un nouveau dirigeant. C’est sans compter sur le secret que Nerio Winch gardait précieusement : il s’était trouvé un fils, un garçon qu’il avait adopté voilà plus de 20 ans. Cette révélation ne fera pas que des heureux parmi les ambitieux du groupe. Pour réussir à s’imposer, Largo devra non seulement prouver qu’il était adoubé par Nerio, mais aussi qu’il possède toutes les aptitudes pour occuper le poste. Une tâche d’autant plus difficile à accomplir qu’ il est menacé par un complot visant à l’écarter.

Adapter, c’est trahir” avait déclaré Claude de St Vincent, directeur général adjoint du groupe Média-Participations, pour justifier les libertés prises par le dessin animé de Valérian. Le même constat s’applique pour bien des films inspirés de BD européennes ou américaines. En guise de parenthèse, nous relèverons juste que les Japonais font généralement le choix inverse et restent au plus proche du format papier, et ce avec plus – Death Note – ou moins – Nana – de succès (en attendant de découvrir, le 14 janvier prochain, l’adaptation cinématographique de 20th Century Boys).

Mais revenons au sujet qui nous occupe ici, à savoir les aventures de ce minot de 26 ans qu’est Largo Winch, plus habile pour tomber les femmes que pour porter le costume-cravate du bon business-man. Les scénaristes se sont accordées une bonne marge de manoeuvre par rapport au matériel originel qu’ils avaient à leur disposition (Simon Ovronnaz manque à l’appel, le QG du groupe W est implanté en plein dans Hong-Kong, le machiavélisme de Nerio est un peu gommé), mais sans trahir l’esprit insufflé par Van Hamme. On est ainsi loin de la déception qu’avaient constitué les 38 épisodes de la série TV. L’adaptation est intelligente, elle conserve l’essence de l’œuvre originelle (la paternité, la trahison, les intrigues financières) tout en tirant parti des spécificités du cinéma (flash-back, plans sur l’île de Sarjevane, etc.). Les gardiens du temple crieront peut-être au scandale. Ils oublient malheureusement un peu vite que la BD est elle-même une adaptation. La proposition cinématographique de Jérôme Salle est tout à fait louable : elle réussit à la fois à interpeller le spectateur qui a déjà lu la version papier et à happer le néophyte. Le film n’est bien sûr pas exempt de défauts, à l’instar de scènes d’action convenues et de quelques longueurs. C’est d’ailleurs quand elle s’éloigne de l’action pour décrire les rapports entre les personnages que la réalisation sonne le plus juste. Les faiblesses du long métrage sont ainsi compensées par de vrais morceaux de bravoure, notamment dans le portrait des relations qu’entretient Largo avec sa famille adoptive. Saluons l’audace du casting, qui donne à un humoriste méconnu du grand public, Tomer Sisley, le rôle titre. Un choix payant car on ne doute pas une seule seconde de sa crédibilité dans la peau du jeune milliardaire. Kristin Scott Thomas fait également forte impression dans le rôle d’une femme de poigne du groupe W. Vous l’aurez compris, Largo Winch constitue une des bonnes surprises de cette fin d’année, un agréable divertissement qu’on soit – ou non – lecteur de la BD.

La projection du film était suivie d’une rencontre avec la presse dont vous trouverez la retranscription également dans ces pages.

Largo Winch, de Jérôme Salle
Sur un scénario de Jérôme Salle et Julien Rappeneau
D’après la BD de Jean Van Hamme et Philippe Francq
Avec Tomer Sisley, Kristin Scott Thomas, Gilbert Melki, Mélanie Thierry, …
A partir de 13 ans
Sortie française : 17 décembre 2008

Rencontre avec Jérôme Salle, Tomer Sisleys et Francq autour du film Largo Winch à Nantes

Au cours de la rencontre qui a suivi la projection presse de Largo Winch, Jérôme Salle (réalisateur), Tomer Sisley (acteur incarnant Largo) et Philippe Francq (dessinateur de la BD) sont revenus sur la genèse de cette ambitieuse production française.

Quand on réalise un film d’action comme Largo Winch, comment cherche-t-on à se placer par rapport aux films d’action américain ?

Jérôme Salle : Largo est un film d’aventure plutôt qu’un film d’action. Ceci précisé, je reconnais que nous sommes obligés de rivaliser avec les films américains. Car pour disposer d’un budget suffisamment confortable pour ce genre de production, on est obligé de vendre les droits dans le monde entier. Du coup, par effet de levier, on est obligé d’élever le niveau. Il importe toutefois de ne pas copier les Américains. Il faut faire avec ce que nous sommes, avec notre culture.

Comment avez-vous géré la prise de liberté nécessaire à une adaptation cinématographique ? Entre autres, comment vous êtes-vous placé par rapport aux fans de la BD ?

Jérôme Salle : J’avais lu une interview très sensée de Georges Lucas – et il a sacrément plus de bouteille que nous dans le domaine ! – à propos d’Indiana Jones : “Chaque fan a sa propre idée concernant vos héros. Il faut toutefois s’en affranchir et prendre le parti de poursuivre avec sa propre sensibilité“. J’ai justement essayé de proposer mon adaptation, ma vision de la BD. Dans ce processus, ce qui m’apparaissait vraiment essentiel, c’était d’identifier l’esprit de la BD et de le conserver. Mon idée était de proposer, avec d’autres moyens, le même plaisir, la même jubilation que l’on éprouve devant l’œuvre originelle.

Philippe Francq : Vous ne ressentiriez pas de suspense si l’adaptation cinématographique était un simple décalquage du film. À titre personnel, j’étais assez enthousiaste la première fois où j’ai vu le film. J’étais véritablement capté et je me suis laissé entraîner dans l’histoire.

Justement Philippe, en tant que dessinateur, quelle est votre réaction quant aux différences que le film introduit par rapport à la BD ?

Philippe Francq : Tout d’abord, il ne faut pas oublier que Largo Winch fut d’abord un roman de Jean Van Hamme ! La BD est elle-même une adaptation. Je ne me sens donc pas propriétaire du personnage. Jean et moi sommes les premiers à apporter du changement dans nos histoires, dans la constitution de nos personnages. Il y a quelque chose de très agréable à prendre à contre-pied les habitudes des lecteurs. D’ailleurs, dans les deux prochains tomes, pas mal d’éléments vont être chamboulés. À titre d’exemple, cela fait dix ans que je supplie Jean de pouvoir mettre en place un nouveau building pour le groupe W. L’actuel est complètement dépassé : ce n’est guère étonnant, il est sensé avoir été conçu à l’époque de Nerio Winch. On va également pouvoir changer de ville grâce à ce que Jean met en place dans les nouveaux scénarios.

Dans le film, je trouve vraiment audacieux et intéressant le fait d’avoir donné au personnage de Kristin Scott Thomas le rôle de n°2 du groupe. Nous avons nous aussi intégré cette féminisation du monde professionnel dans nos albums : on essaie de maintenir le groupe W à la page, nous y avons peu à peu intégré des femmes. Le propre des BD contemporaines, c’est justement qu’elles peuvent évoluer avec le monde. C’est aussi l’avantage des séries dont de nouveaux albums sont publiés régulièrement. Je peux par exemple, au fil des années, modifier la tenue vestimentaire de Largo par petites touches, changer des éléments, les mettre à jour.

Je pense que le jour où j’arrêterai de dessiner Largo Winch, je proposerai à un dessinateur de poursuivre la série. Je ne vais pas faire comme Hergé et figer la série dans le temps. J’ai envie que le personnage continue à exister après moi. Sous d’autres traits, peu importe. De mon point de vue, le personnage que Jean Van Hamme a inventé correspond à une nouvelle manière d’envisager ce qu’est un héros.
Par contre, tant que je suis aux commandes, je tiens à tout maîtriser. Pour prendre un exemple concret : il n’y aura pas de spin off basé sur la BD aussi longtemps que je serai maître à bord. Quand j’aurai passé le témoin, plus tard, peut-être. Mais j’ai la chance d’être encore jeune et je tiens à assurer une qualité constante à la série.

Jérôme, Jean Van Hamme a-t-il travaillé de concert avec vous sur le scénario ?

Jérôme Salle : Quand j’ai rencontré Jean Van Hamme pour la première fois, je lui ai tout de suite dit que la réalisation du film impliquerait nécessairement certaines trahisons. Et très vite, nous sommes tombés d’accord sur le fait qu’il n’était pas la personne la mieux placée pour faire une nouvelle adaptation de Largo Winch. J’ai écrit le scénario avec Julien Rappeneau. Nous avons régulièrement revu Jean Van Hamme lors de déjeuners informels au cours desquels il nous faisait part de ses impression. Mais nous avons vraiment pu travailler librement. C’était très agréable car Jean et Philippe nous ont fait confiance.
Au niveau de l’écriture, nous avons essayé de retranscrire les deux degrés de lecture que propose la BD, entre action et description intimiste de certaines relations.

Tomer, avez-vous ressenti de la pression lorsqu’on vous a proposé ce rôle ? Avez-vous hésité ?

Tomer Sisley : Pas du tout. Bien sûr, on a des craintes au moment des essais, on espère que l’on va être retenu. Et puis, une fois que j’ai été appelé, j’ai éprouvé beaucoup d’excitation. Il n’y a plus aucune raison d’avoir peur à partir du moment où on m’appelle : cela veut dire qu’on me souhaite et qu’on m’attend.

Jérôme, n’était-ce pas un pari osé que de choisir un acteur méconnu pour jouer le personnage principal ?

Jérôme Salle : Je suis persuadé que c’est beaucoup plus intéressant, pour le public, de découvrir un nouveau visage. D’ailleurs, souvent, les spectateurs se plaignent de toujours voir les mêmes têtes dans les films. Mais dans la phase de production du film, beaucoup considéraient ce choix comme une erreur. Heureusement, j’étais sûr de moi. C’était indispensable étant donnée, par ailleurs, la violence de la réaction de certains fans.

Tomer Sisley : Comme nous l’avons dit plus haut, ce film est une adaptation. Au cinéma, une histoire se raconte différemment que dans un roman ou dans une BD. À ce sujet, je voudrais réagir à une remarque que l’on entend souvent de la part des amateurs de la BD : “pourquoi Simon (un des personnages principaux de la série, le meilleur ami de Largo) n’est-il pas présent dans le film ?” C’est simplement qu’il n’avait pas sa place dans ce film. Pour tout vous dire, dans les premières versions du scénario, il était prévu qu’il apparaisse. Mais il n’aurait pas pu exister et avoir la place qu’il méritait. C’est Jean Van Hamme lui même qui a dit aux scénaristes d’enlever ce personnage.

Peut-on alors imaginer que ce personnage soit introduit dans le prochain film ?

Jérome Salle : (rires) Les producteurs ont habilement laissé fuité qu’il y pourrait y avoir une suite. Mais cela dépend avant tout de la réussite du long métrage qui sort sur les écrans le 17 décembre. Quand on a commencé à travailler sur le projet, on ne s’est jamais dit qu’on en ferait un, et puis peut-être deux, et même trois. Il est déjà bien assez difficile de monter un seul film ! S’il y a une suite, je serai ravi d’y participer. Mais rien n’est formalisé à l’heure actuelle.

Tomer Sisley : Un Largo 2 me tente, oui, s’il est fait avec la même équipe. C’était un vrai bonheur !

Remerciements à Thierry Rocourt (groupe Europalaces), Nathalie Rézeau et Jean-Marc Vigouroux (Le Kinorama).

Compte-rendu de Japan Expo / Kultiverse 2008

Après le passage de L’Arc~en~Ciel au Zenith de Paris en mai qui a consacré l’avènement de la J-Pop/J-Rock en France, Japan Expo s’annonçait comme le deuxième temps fort de l’année en matière de culture japonaise. Le programme était des plus alléchants : plus de 50 invités japonais (parmi lesquels des pointures telles que Takeshi Obata, Go Nagai, Kazuo Koike, Setona Mizushiro, …), de nombreuses avant-premières (les nouvelles OAV de Cobra étaient ainsi de la partie !), plus d’une dizaine de concerts, … Force est de constater que le résultat fut à la hauteur des ambitions de la SEFA, l’équipe d’organisation de ce qu’il convient désormais d’appeler Kultiverse.

Kultiverse : une tentative pour fédérer les univers cultes

La SEFA a en effet décidé de profiter de la notoriété de Japan Expo pour lancer un label encore plus vaste et ambitieux : “Kultiverse, le salon des univers cultes” est sensé rassembler sous la même bannière quatre salons différents, Kultima (lancé en même temps que Chibi Japan Expo à l’automne dernier), Azikult, Kultigame et, bien entendu, Japan Expo. Azikult et Kultigame sont les petits nouveaux du quatuor, dédiés respectivement à la culture asiatique et aux jeux (notamment vidéo).

Certains ont reproché un manque de lisibilité de ces différentes structures au sein du festival. La critique est justifiée car chaque partie aurait gagné à disposer d’une identité visuelle propre au sein même du festival (à travers des couleurs dédiés sur le plan ?). S’il n’était pas trop difficile de comprendre comment s’articulaient Japan Expo, Kultima, Azikult et Kultigame lorsqu’on passait au moins deux jours dans le salon, la chose était moins évidente pour ceux qui n’étaient que “de passage”. Le nombre de compte-rendus faisant simplement état de “Japan Expo” et non de la globalité des trois salons qui y était accolés est là pour en attester. Si la stratégie de développement de la SEFA est compréhensible (profiter de la notoriété de Japan Expo pour propulser sur le devant de la scène des festivals “dérivés”, un peu à la manière des spin-off chers aux séries américaines), elle n’en génère pas moins un certain flou pour le visiteur lambda. Ce sera là ma principale et seule véritable critique quant à l’organisation de la manifestation.

Des avancées notables en termes d’organisation

Car, pour le reste, force est de reconnaître que la SEFA a su tirer la leçon de ses erreurs passées. L’attente pour entrer dans Japan Expo était, jusqu’à maintenant, redoutée même lorsqu’on avait une pré-vente ? Tout ceci est désormais terminé. La queue est fluide (pour peu, bien entendu, qu’on n’arrive pas avant l’ouverture du salon – cela semble couler de source) et très bien gérée. Impossible d’assister au cosplay sans faire des heures et des heures de queue ? Là encore, cette époque est révolue : le salon organise le concours dans un hall pouvant accueillir plusieurs milliers de personnes, avec trois écrans géants permettant même aux plus éloignés de suivre ce qui se passe sur scène. Un certain nombre d’esprits chagrins se bornent chaque année à déplorer le côté commercial de l’événement ? Qu’à cela ne tienne, le salon propose de plus en plus d’activités culturelles, à commencer par la découverte de chanteurs et groupes japonais, allant de jeunes artistes qui percent progressivement (AciD FLavoR) à des groupes plus confirmés (Miyavi), du hard rock (Machine) à la pop (Scandal). Une fois entré dans le salon, le visiteur pouvait ainsi assister chaque jour à trois concerts différents. Une initiative qu’il est bon de saluer et d’encourager vivement tant la démarche est remarquable. Nous n’avons pu assister à l’ensemble de ces prestations, mais les concerts de Betta Flash et de AciD FLavoR nous ont enthousiasmé !

Les stands professionnels sont, d’année en année, plus impressionnants. Kana a, comme à l’accoutumée, fait forte impression avec un Naruto géant qui semblait protéger le salon de sa bienveillance. Nintendo n’était pas en reste avec une équipe de Pokemon dépêchée spécialement pour l’occasion. Sans parler de la 2e convention Ankama qui étonne toujours autant par son insolente réussite : l’entreprise lilloise, à l’origine du jeu vidéo en ligne Dofus, est une des plus belles success story françaises de ces dernières années. L’équipe d’Ankama était présente en force pour promouvoir leurs jeux (notamment Wakfu, dont le dessin animé éponyme sera diffusé à la rentrée sur France 3), leurs bandes dessinées et, plus généralement, une certaine manière de soutenir le dynamisme créatif à la française.

Les Japonais en force au festival !

Du côté japonais, le nombre croissant de stands en provenance directe du Pays du Soleil Levant se confirme. Et il ne s’agit pas seulement de commerçants venus vendre leurs produits en exclusivité.

Car la maison d’édition Shueisha a frappé un grand coup avec un très bel espace consacré aux 40 ans du magazines de pré-publication Weekly Shônen Jump. Les plus grandes séries de Jump étaient mises à l’honneur, avec une exposition de reprographies (de grande qualité) de planches originales de Death Note, Bleach, Naruto, Dragon Ball… L’éditeur japonais en profitait également pour sonder le public quant à son intérêt pour la lecture de mangas sur téléphone portable. Une dizaine de portables Domoco était disponible en libre accès pour découvrir les transpositions numériques (et en couleurs) des titres sus-cités. Comme ci cela ne suffisait pas, Japan Expo fut l’occasion, pour Jump, de lancer son portail Internet exclusif destiné au public européen : Jumpland. Ce dernier permet de lire en ligne, en toute légalité, les premiers chapitres de plusieurs oeuvres cultes (pour l’instant gratuitement)… Le premier pas vers, à long terme, une mise en ligne directe par l’éditeur japonais des mangas qu’il publie ? Cet intérêt des Japonais pour le marché mondial n’est guère étonnant tant le manga est devenu un incontournable de la culture mondiale. Jumpland propose également un blog permettant de suivre les différents événements consacrés à Jump à travers le monde. C’est ainsi l’occasion de découvrir une partie des coulisses et d’apprendre, par exemple, que Takeshi Obata a pu goûter aux vertus de la raclette au coeur de l’espace V.I.P. de Japan Expo.

La venue d’un certain nombre d’auteurs majeurs a contribué au prestige de la neuvième édition de Japan Expo. Si les plus grands étaient (logiquement) difficilement accessibles en termes de dédicaces, tous pouvaient être plus aisément approchés lors de conférences ouvertes au public. La forme de ces interventions était fonction des souhaits de l’auteur et de son éditeur (son tantô), de sorte qu’aucune intervention ne se ressemblait. La discussion avec Takeshi Obata (dessinateur de Death Note et Hikaru No Go) fut articulée autour de questions/réponses visiblement convenues en amont avec le mangaka, ne laissant ainsi aucune place aux éventuelles questions du public. A contrario, la rencontre avec Yoshiyuki Sadamoto (chara-designer d’Evangelion et du long-métrage La Traversée du Temps) donna l’impression d’assister à une conférence de presse (où chacun peut interroger directement l’auteur), la cohérence globale des questions en moins. L’interactivité n’est donc pas toujours l’idéal pour donner naissance à un débat réellement enrichissant. Le public est ressorti globalement plus satisfait de la conférence de M. Obata que de celle de M. Sadamoto, la première étant bien mieux huilée (questions pertinentes posées à l’auteur et à son tantô, deux dessins réalisés en direct par l’auteur) que la deuxième. Le reste des rencontres était ainsi à l’avenant, dépendant beaucoup de la personnalité des personnes mises à l’honneur.

Des amateurs de plus en plus professionnels

En face de cette débauche de moyens, les amateurs n’étaient pas en reste pour faire vivre le salon. Les fanzines mettaient en avant de bien belles choses, avec des ouvrages toujours plus soignés et sophistiqués. Le passage à un statut professionnel d’un certain nombre d’auteurs se confirme d’année en année. C’est ainsi que les sœurs Ung dédicaçaient leur premier album paru chez Soleil (le très coloré Lolita Jungle) ou que Virak et Marie Tho étaient présentes sur le stand Shogun (pour des mangas – respectivement Le Ciel d’Eden et Pity – à paraître en fin d’année/début d’année prochaine). En attendant l’an prochain où nous espérons voir notre chère Rosalys invitée pour dédicacer Fly For Fun aux éditions Foolstrip.

Comment ne pas évoquer également l’incroyable dynamisme de la S.O.S. Brigade, stand sur lequel les fans de La Mélancolie de Haruhi Suzumiya assuraient la promotion de leur œuvre fétiche ? On ne compte plus le nombre de Hare hare yukai (la danse correspondant au générique de fin de cette série) qui, tels des happenings festifs, se sont tenus aux quatre coins de la manifestation du jeudi au dimanche. L’enthousiasme de ces jeunes faisait plaisir à voir. Il illustrait également le perpétuel renouvellement des générations qu’opère la communauté des amateurs d’animation japonaise (la moyenne d’âge de la vingtaine de personnes qui constituaient la S.O.S. Brigade étant d’environ 19-20 ans).

Cosplay prism power, make up!

Enfin les grands classiques que sont le karaoke et le concours de cosplay étaient bien entendu au rendez-vous. Le cosplay a, comme à l’accoutumée, remporté un vif succès, avec des costumes de toute beauté. Poursuivons justement sur des considérations vestimentaires en évoquant une évolution notable dans les allées de Japan Expo au fil des années : de plus en plus de personnes viennent au salon habillées selon la mode japonaise ou, de manière plus surprenante, déguisées tels des héros de dessins animés. L’apparition de boutiques vendant (de manière pas toujours très légale) des costumes tirés des principales séries à la mode, tout comme l’essor des offres de cosplay faits main sur Internet (notamment eBay), permettent ainsi à chacun de se prendre pour ses personnages préférés et ce, même si on ne dispose pas de talents de couturier. Les spécialistes des concours de cosplay regretteront peut-être cette tendance. Il n’en reste pas moins que cela donne de la couleur au festival et contribue ainsi à l’immersion du visiteur dans la culture visuelle japonaise. La SEFA avait d’ailleurs pris conscience, en amont, de ce phénomène puisque que le festival comportait une scène 100% Cosplay permettant à chacun de “se montrer, même sans prendre part aux compétitions.

Rassembler différentes communautés sous un même étendard

Sans surprise, la culture asiatique constituait clairement le fer de lance de cette première édition de Kultiverse. Si les jeux vidéos n’étaient pas en reste (avec de gros stands dédiés à Nintendo, Namco-Bandai, etc.), les animations de la section Kultima paraissaient beaucoup moins enjouées. Les activités y semblaient plus statiques. Les grands auteurs venus dédicacer pour l’occasion (entre autres Moebius) ne donnaient pas tous de conférence, retombant ainsi dans les travers classiques des festivals de BD franco-belge, quand seule la dédicace compte…. Difficile de faire bouger les lignes de séparation entre des univers complémentaires mais que certains se sont longtemps échinés à opposer.

Nous tenons donc, pour conclure, à inciter la SEFA à poursuivre ce rapprochement entre les différents univers cultes, à prévoir – pour l’avenir – des activités mêlant les différents mondes (à commencer par des conférences communes, même si la logistique est évidemment plus lourde quand des auteurs étrangers sont invités à intervenir en même temps que des Français). Les rencontres qui en émergeront aboutiront sans aucun doute à de beaux métissages trans-culturels. Rendez-vous est pris, en tout cas, pour l’été prochain afin de découvrir la deuxième édition de Kultiverse. D’ici là, les plus impatients pourront se retrouver au salon Chibi Japan Expo, du 31 octobre au 2 novembre à Paris-Est Montreuil.

Pour aller plus loin

Compte-rendu de la rencontre avec Isao Takahata à Nantes

Isao Takahata (réalisateur, entre autres, du Tombeau des Lucioles et de Mes Voisins les Yamada au studio Ghibli) a profité de l’inauguration de l’exposition “Mondes et merveilles du dessin animé. Grimault. Takahata. Miyazaki” à l’Abbaye de Fontevraud pour passer quelques jours en France en ce début de semaine. C’est dans le cadre de ce séjour que ce grand auteur japonais a fait un détour par Nantes.
Le cinéma Le Katorza lui consacrait une soirée spéciale, avec la diffusion du Roi et l’Oiseau de Paul Grimault (long métrage qui a provoqué, de l’aveu même de M. Takahata, un “déclic” dans son parcours artistique) et du Tombeau des Lucioles. La projection était suivie d’une rencontre-débat au cours de laquelle le public a pu questionner directement ce maître de l’animation nippone.

M. Takahata entretient de longue date une relation privilégiée avec la France. Il a en effet étudié la littérature française à l’Université de Tôkyô. C’est dans les années 50 qu’il découvre le travail de Paul Grimault, à travers La Bergère et le Ramoneur (qui correspond au premier montage – désavoué par M. Grimault lui-même – du film qui deviendra plus tard Le Roi et L’Oiseau). C’est un tournant. Isao Takahata explique que c’est grâce à ce film qu’il a pu véritablement cerner les modalités de la conception cinématographique. Et que s’il a choisi l’animation, ce n’est pas parce que ce medium recèlerait des possibilités formelles plus étendues que la prise de vue réelle. Il n’y a pas, selon lui, d’opposition ou de hiérarchie entre ces Il s’est tourné vers le dessin animé car, dit-il, “les modalités de l’animation semblaient mieux correspondre à [son] état d’esprit.” Et M. Takahata d’ajouter : “Par exemple, même pour Le Tombeau des Lucioles, je n’ai jamais eu l’impression de réaliser un film qu’il aurait été possible avec le cinéma en prises de vue réelles. Dans l’adaptation animée que j’ai réalisée, j’ai la sensation que nous avons réussir à montrer une certaine conception de la vie et de la mort. Maintenant, avec la nouvelle adaptation “live” du Tombeau des Lucioles qui va sortir au cours de l’été au Japon, les spectateurs pourront certainement mieux cerner les possibilités propres à chaque registre. Je suis très curieux de voir les choix de mise en scène qui auront été opérés.

Il faut savoir que M. Takahata se définit plutôt comme metteur en scène que comme auteur. Il explique en effet que la plupart des séries qu’il a réalisées ne partaient pas d’un scénario original, mais de romans déjà existants (à l’instar d’Heidi) : il s’agissait de partir d’une base initiale et de l’étoffer, de la densifier pour en faire un feuilleton. Ceci dit, de l’avis de nombreux spectateurs, l’apport de Isao Takahata à l’animation va bien au-delà. Interrogé sur la portée pédagogique du Tombeau des Lucioles, M. Takahata rappelle qu”il existe, au Japon, de nombreux films traitant de la souffrance des populations pendant la seconde guerre mondiale. Même si elle est méconnue en France, cette production ne peut pas être ignorée. Et, au Japon, nombreux sont ceux qui sont tentés de considérer le Tombeau des Lucioles comme relevant de cette catégorie de titres pacifistes.” M. Takahata enchaîne alors en évoquant ses doutes quant à la portée de ce type d’œuvres : “Mais personnellement, je suis assez sceptique devant ce qualificatif d'”anti-guerre” ou de “pacifiste”. Je ne suis pas sûr que ce type de production – qui montre les horreurs d’une guerre déjà déclarée – soit réellement efficace. A contrario, ce qui me paraît important, c’est de mettre en avant les enjeux éthiques de la guerre : être capable de se questionner sur les raisons d’un conflit qui débute. Et c’est justement toute la force que je trouve dans Le Roi et l’Oiseau. Le long métrage de Paul Grimault met en lumière ce type de perception. De mon point de vue, ce film garde encore aujourd’hui la même justesse dans sa manière de décrire le monde. Notamment à travers la structure verticale de cet univers créé par M. Grimault. Il me semble que cette verticalité prend de plus en plus de place dans les conflits d’aujourd’hui. Le Roi et l’Oiseau est ainsi empreint d’une véritable force d’actualité. Son propos se retrouve aussi bien dans les événements qui se tenaient en Pologne (la création du syndicat Solidarnosc, étape essentielle de la chute du bloc communiste) à la sortie du film en 1980 ou dans les attentats du 11 septembre 2001 à New York.

Après avoir évoqué le rôle des œuvres de Paul Grimault dans la carrière de Isao Takahata, la tentation est grande de retourner la question : quelle influence M. Takahata pense-t-il avoir eue sur d’autres auteurs ? En la matière, le réalisateur japonais minimise : “Je ne crois pas que mon travail ait eu un impact. Prenez Michel Ocelot [réalisateur de Kirikou et de Azur et Asmar] : j’ai personnellement assuré la supervision des versions japonaises de ses films. Et si je l’ai fait, c’est parce qu’il n’y a rien de comparable au Japon. Je peux vous assurer qu’il n’y a pas la moindre trace de mon influence dans les oeuvres de M. Ocelot !

Et quand on lui demande s’il est plus particulièrement fier d’un de ses longs métrages, M. Takahata élude la question : “Je n’ai de préférence particulière pour aucun de mes films. Je dois toutefois avouer que Souvenirs Goutte à Goutte occupe une place particulière dans ma filmographie. Cette œuvre a bénéficié d’une réunion exceptionnelle de talents et de compétences.

Terminons le compte-rendu de cette rencontre en évoquant l’exposition proposée à l’Abbaye de Fontevraud. M. Takahata s’est personnellement investi dans ce projet, il l’a soutenu au sein du studio Ghibli et lui a ainsi permis de voir le jour. Paulette et Henri Grimault ont également contribué à la mise en oeuvre de cet événement. L’exposition, centrée sur les trois artistes majeurs que sont Paul Grimault, Isao Takahata et Hayao Miyazaki, se tient jusqu’au 16 novembre 2008. Des projections de films en plein air et des conférences accompagnant l’exposition sont prévues tout au long de l’été. Le programme complet est disponible sur le site de l’Abbaye.

Remerciements au cinéma Le Katorza, à Jean-Marc Vigouroux, à Xavier Kawa-Topor, à Ilan N’Guyen, à l’équipe de l’Abbaye de Fontevraud et, bien entendu, à M. Takahata.